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20+1 short stories : le goût des gens

Où l’Ours s’avance sur les terres d’Amérique et y fait son miel

vendredi 8 juillet 2016, par Pierre Pelot

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Je suis allé en vacances, et j’en suis revenu, c’est fatiguant, trop de choses à faire tous azimuts, rencontrer l’habitant, l’autochtone, ça prend mine de rien du temps, ça en rogne une bonne part de celui qui nous est imparti dans le planning de départ — forcément on dépasse, on déborde, on sort des cases, d’autant qu’on se lie avec lui, l’autochtone, on y prend plaisir, et ce qui était envisagé dans le pire des cas comme un « bonjour, ça va ? » se change ad nutum en « ça va pas mal et vous ? » et c’est parti, c’est des questions qui n’en finissent plus et des réponses à l’envi, on s’attarde, on s’attarde, on ne rentrerait plus à la maison sans un minimum de raison. Alors du coup, tout à mon plaisir d’égoïste, je me suis fait fainéant, je n’ai envoyé de carte postale à personne. Alors ne larmoyez pas, pas plus à vous qu’à quiconque. Et maintenant j’ai ( presque ) honte. Je ne sais que faire pour réparer. Je me tords les mains, je me couvre de cendres — alors que je venais à peine de prendre une douche, des cendres sur une peau humide, c’est dire dans quel état je suis. Lamentable. Adoncques je vais l’envoyer, la carte postale, il n’est jamais trop tard, d’autant que si je vous l’avais adressée en temps voulu, de là-bas, avec les délais postaux vous ne l’auriez pas encore reçue à l’heure actuelle, et puis en admettant que vous la reçussiez jamais, compte tenu des fauches et des pertes et des négligences diverses et variées postales.

Comme j’ai pas mal voyagé, en gros 21 points de chutes, 20 étapes + 1, sur le territoire américain, ça fait des kilomètres ( des miles ), je vais vous regrouper tout ça en une seule carte panoramique, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. Vous n’y voyez pas d’inconvénient ? Vous n’y voyez pas d’inconvénient, parfait, c’est bien aimable.
Pour commencer, bien le bonjour des berges du lac McConaughy, c’est un des plus grands lacs artificiels du Middle West et du Nebraska réunis. On y vient de partout, de Denver, d’Omaha et même de plus loin, c’est ce que m’ont dit tous les gens rencontrés. Moi j’y suis arrivé en même temps qu’un jeune gars qui revenait dans la maison de ses parents ( la sienne aussi, de son enfance ) après qu’il l’eût quittée depuis quelques années et retrouvait là son père et sa mère, un peu en bout de courses, c’était aussi un peu après qu’une voiture et ses occupants se soit plantée dans le lac, 5 morts, le père la mère et trois enfants et on se demande encore ce qui s’est passé, comment ils en ont fini là. Pourquoi. Comment et pourquoi on en arrive là. Le père du jeune gars avait une théorie là-dessus, pour avoir plus ou moins vécu ça lui même des tas d’années auparavant, et failli perdre sa femme, en quelques secondes décisives, mais il ne l’a pas perdue cette fois-là. Point. Ce sera sans doute pour plus tard mais c’est une autre histoire — c‘est à dire non : c’est bel et bien la même, mais plus tard.
Bon baisers de Cedar Point, d’un autre lac, le lac Ontario, sur la rive duquel se tient Langue Peinte, un Indien assis sur son rocher du bord duquel il regarde le monde, dans les vapeur d’alcool qui le tiennent en survie, il regarde son monde intérieur. Il se lève parfois, quand il ne tombe pas, et quand il tombe il se relève, il marche dans la ville au bord des grandes constructions, il voit des gens, les gens. Il s’appelle Langue Peinte, il a un seul ami qu’il ne voit plus souvent, Kyle, qui est devenu peintre et célèbre et n’a plus de temps pour lui, parce que le temps ça se mange, ça se vole, ça se chaparde. Il voit des choses à sa portée, des meurtres dans les parcs, des hommes qu’on poursuit et qu’on taillade au couteau. Il croise le chemin des autres, qui ne sont pas ses semblables, de certains qui ne le voient que pour l’abattre. Il vole, il danse, il a une bouteille à la main, Langue Peinte, qui se brise en éclats de délivrance.
Je suis allé dans une déchetterie aussi où j’ai rencontré Earl qui recherchait son fils, perdus tous deux l’un pour l’autre depuis des années, c’est la vie qui passe de containers de poubelles et tas d’ordures au bord des villes.
J’ai rencontré des boxeurs fous, des errants. Un type qui m’a dit d’entrée : « Je n’ai jamais voulu grand chose, et j’avais besoin de moins encore , mais il s’est trouvé qu’on m’a tout apporté sur un plateau. C’est parce que j’étais un Kashpaw, pensais-je autrefois. Notre famille était respectée parce que nous étions les derniers chefs héréditaires de cette tribu. Mais les Kashpaw étaient en voie d’extinction par ici, les gens oubliaient, et je continuais à recevoir des propositions. » Et ainsi de suite… Celui-là venait de l’école indienne de Flandreau. Il a fini à Hollywood.
Bons baisers de… je ne vous dirai pas d’où. Et d’où j’ai rencontré le plus sympa des types dont je ne vous dirai pas le nom non plus, vous comprendrez pourquoi, dans les jours de préparation de leur dernier braquage de banque, lui et ses amis. Etonnant. Un braqueur. Marié à une gentille femme, avec un gentil gamin. Un homme bien. Un homme étonnant.
J’ai rencontré à Tumalo, Oregon, des gamins fous pour qui se battre et se faire mal font partie intégrante de leur existence, des gamins dont les pères sont des soldats qui se battent pour leur pays à l’extérieur, et qui ( les fils ) ne souhaitent finalement guère voir revenir ces héros qu’ils admirent, car leur retour a toutes les chances de se faire dans une boite plombée.
Et l’homme lézard. La plus étonnante et douloureusement majestueuse des rencontres que j’aie faites. J’ai rencontré deux frères qui venaient de se retrouver, juste avant une partie de chasse qui menaçait au final de bien mal se terminer pour un des deux, celui qui semblait le plus fort. Je n’ai pas de ses nouvelles.

J’ai rencontré des personnages étonnants, 21, et plus. Si j’en avais loisir et talent je ne demanderais pas mieux que de vous raconter leur histoire.

Et puis encore ces deux hommes dont le boulot consiste à rechercher des gens disparus, ou qui ne paient pas leurs dettes, des choses comme ça, et qui vont rechercher un fils, le fils d’un vieil homme qui n’en a plus de nouvelles depuis trois semaines et qui l’air de rien se désespère, ils le retrouveront, dans cette mine où il est censés travailler, une mine de quoi… et « retrouver » est un bien grand mot. Enfin, oui. Mais c’est un bien grand pauvre mot.

Sans parler de ce jeune cowboy qui tape sur tout ce qui bouge, compagnon d’un vautour bancal, et qui décide de venger la mort accidentelle de son père, un beau soir…
J’ai rencontré des personnages étonnants, 21, et plus. Si j’en avais loisir et talent je ne demanderais pas mieux que de vous raconter leur histoire, certaines parties de leurs histoires, ou dans leur entièreté et détails. En vérité, je ne m’y risquerai pas, je dis ça manière de dire. Et puis c’est fait. On ne lutte pas. Tout est consigné dans un livre intitulé : 20+1 short stories- Nouvelles et c’est écrit par des gens tels que Sherman Alexie, Joseph Boyden, Dan Chaon, Michael Christie, Charles d’Ambrosio, Craig Davidson, Anthony Doerr, Louise Erdrich, Ben Fountain, Holly Goddard Jones, Richard Lange, Benjamin Percy, David James Poissant, Eric Puchner, Jon Raymond, Elwood Reid, Karen Russell, Wells Tower, Brady Udall, Callan Wink Scott Wolwen.
Leurs histoires sont parfois extraites de recueils existants, parfois inédites – en France. Ce qui est sûr, c’est que voilà un tableau magistral de talents incontestables dans l’écriture et l’originalité. C’est tellement beau, ces voyages au cœur des hommes, quand on sait les raconter comme personne. Avec une telle aisance qu’on en croirait presque que c’est simple et facile. L’aéroport du retour s’appelle Terres d’Amériques – Albin Michel.

Bonnes vacances.


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