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A Tōkyō, le changement, c’est peut-être maintenant

mardi 18 décembre 2012, par Niels Planel

Tags : Fukushima , Japon , Tokyo

Parmi les résultats du scrutin du 16 décembre, marqués par les crises de l’économie, de Fukushima et des relations avec la Chine, on peut retenir l’élection de Naoki Inose : un homme d’idées et de vision à la tête de Tōkyō "la ville-monde"

GIF Politique. Lors de sa refondation en 1998, le Parti démocrate du Japon (PDJ, centre gauche) affichait son désir d’en finir avec « l’ancien régime » – un système aux mains de bureaucrates gouvernant l’Archipel grâce aux collusions avec les politiciens et le monde des affaires –, et son arrivée au pouvoir devait se traduire par une reprise en main de la politique par les politiciens.

Au début de l’ère Meiji, en 1868, un Etat centralisateur et une élite bureaucratique ont pris les rênes du pays, le modernisant d’abord, le plongeant dans la guerre ensuite, lui permettant, après 1945, de devenir une grande puissance économique tout en redistribuant les richesses de l’axe Tōkyō-Ōsaka auprès des régions. Or, l’explosion de la bulle spéculative puis une croissance poussive ont révélé les limites d’un modèle reposant sur des politiques de travaux publics qui ont dévasté le paysage nippon et plongé les finances publiques dans le rouge.

En parallèle, et pour contenir l’URSS au long de la Guerre froide, l’Amérique a favorisé le règne quasi exclusif du Parti Libéral Démocrate (PLD, conservateur), mais la chute du Mur et la « décennie perdue » ont mis à mal ce dernier. Le PLD a bénéficié d’un sursis grâce à Junichirō Koizumi, premier ministre (2001-2006) charismatique qui s’est attaqué avec force aux bureaucraties kafkaïennes, à leurs gabegies et au pantouflage de leurs élites tout en promettant de détruire son parti, dopé aux travaux publics.

L’orage économique de 2008 a été la crise de trop et a entraîné en 2009 une alternance historique pour un pays resté tributaire d’un système aux codes anciens et demeurant, avec la France, l’un des deux seuls Etats centralisateurs forts parmi les grands pays développés. Mais le PDJ a échoué à moderniser le Japon. Poursuivre les politiques de lutte contre les bureaucraties en les teintant de social ne lui aura pas suffi à préserver la popularité de ses débuts. Contrairement à Koizumi, qui s’était s’appuyé sur un exécutif volontariste pour briser l’influence des administrations, le PDJ, mal préparé, n’a pas réussi à imposer ses choix, vite compliqués par la perte de la Chambre haute en 2010. Pire, il a déçu.

Yukio Hatoyama (2009-2010), dirigeant sans charisme, perd sa crédibilité sur le dossier controversé de la relocalisation de bases américaines. Son successeur, Naoto Kan (2010-2011), pâtit de sa mauvaise gestion des suites de la catastrophe de Fukushima, qui trouve elle-même en partie son origine dans ce système de collusion – ici avec la compagnie d’électricité Tepco –, qui a négligé les alertes sur l’état des centrales nucléaires.

Et Yoshihiko Noda (2011-2012) trahit une promesse par une hausse de la TVA que réclamaient depuis longtemps les fonctionnaires des Finances et dont la contribution à la réduction de la dette, quand elle sera pleinement effective, à 10%, restera sans doute limitée dans une société vieillissante.
Noda n’a également pas su dissimuler les divisions criblant un PDJ fragmenté en courants hétérogènes. Réformateurs et conservateurs au sein des principales formations auraient pu fonder un système bipartite plus cohérent, mais des considérations politiciennes les en ont empêché, contribuant à la crise politique dans laquelle le Japon s’est enlisé, puis à la lourde défaite du PDJ.

Dans un contexte de tensions avec la Chine, les élections de dimanche ont été marquées par les discours nationalistes d’un courant, à droite de la droite, allergique, là comme ailleurs, à un monde mondialisé. Et les petits partis ont ajouté à la confusion pour des électeurs déçus par les grandes formations.
Ces élections signent le retour de l’ancien premier ministre Shinzō Abe (PLD). Chantre d’un patriotisme désuet, voire amnésique, il n’a pas laissé un souvenir impérissable de son passage au pouvoir en 2006-2007, et, en dépit du bon score du PLD, la crise politique ne facilitera pas forcément sa tâche – tout du moins jusqu’aux élections sénatoriales de l’été 2013.

Ces élections couronnent aussi une année qui, de la Chine aux Etats-Unis en passant par la France, a été intense au plan politique pour 4 des 5 plus grandes économies mondiales, qui ont certes vu émerger des équipes ou des visages nouveaux, mais sans doute peu d’idées nouvelles à l’heure où ce monde mondialisé en a tant besoin.
Or, on dit de la mondialisation qu’elle affaiblit les Etats-nations et les élites nationales. Elle semble bénéficier en tout cas aux « villes-mondes » chères à l’historien Fernand Braudel ou à la sociologue Saskia Sassen, et les maires, en prise directe sur le quotidien de leurs administrés, restent des figures estimées. Avec une économie de la taille de la Corée du Sud, le grand Tōkyō est la « ville-monde » par excellence. Mégapole moderne la plus peuplée, la plus sûre et la mieux gérée au monde, elle est la locomotive de la 3e économie mondiale.

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Justement : dans un contexte national morose, ce 16 décembre, Tōkyō a porté à sa tête Naoki Inose, homme d’idées et jusqu’alors vice-gouverneur de la capitale, que je connais depuis qu’il a été conseiller du premier ministre Koizumi. Avec lui, les Tokyoïtes ont élu un homme qui a prouvé ses talents d’agent du changement à même de tenir la dragée haute aux bureaucraties ou à Tepco.
Ecrivain prolifique, ce nouveau gouverneur veut développer le gaz naturel et les énergies renouvelables, stimuler l’emploi, rendre l’immense métro de la capitale plus efficace, développer l’aéroport de Haneda, aider Tōkyō à booster la croissance nippone, et y accueillir les JO de 2020.
Et c’était peut-être le vrai scrutin de ce dimanche. Le développement des zones urbaines, qui génèrent aujourd’hui 70% du PIB mondial et accueilleront plus des deux tiers de l’humanité en 2050, est l’un des enjeux majeurs de ce siècle. Et des favelas aux bidonvilles en passant par les banlieues ou l’explosion urbaine en Afrique, ce sont les villes et leurs pourtours qui vont concentrer les problèmes – mais aussi les opportunités et les innovations – du futur.

Alors à Tōkyō, le changement, c’est peut-être maintenant.


Repères :

Consultant basé à Washington et auteur d’Un autre Japon (Mille et une nuits) et d’Obamanomics (Le Bord de l’eau, 2012), Niels Planel a travaillé pour Naoki Inose de 2005 à 2007. Il s’agit de sa première contribution pour Les Influences.


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