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A bloc !

mardi 1er novembre 2011, par Arnaud Viviant

Un polar de Jérôme Leroy sur le Front National, ou l’élégance dure d’un Manchette

Pour parfaitement définir l’opération littéraire que réalise Jérôme Leroy dans son roman «  Le Bloc », c’est peut-être de « translation » au sens mathématique dont il faudrait parler : « En mathématiques, une translation est une transformation géométrique qui correspond à l’idée intuitive de "glissement” d’un objet, sans rotation, retournement ni déformation de cet objet ».

En tout cas, bien que publié à la « Série Noire », une collection qui commence à reprendre des couleurs avec son nouveau directeur, Aurélien Masson, Le Bloc n’est pas un roman policier au sens où le public a trop tendance à l’entendre aujourd’hui : des livres replets et mal écrits. De soi-disant « pageturner » lymphatiques voulant concurrencer chez les insomniaques dépressifs l’addiction à la télé. Jerôme Leroy, avec sa vingtaine de livres derrière lui, fait beaucoup plus penser à l’élégance dure d’un Manchette (celui de « L’affaire N’Gustro » par exemple, quand ce dernier, par translation là encore, évoquait l’affaire Ben Barka) ou à certains romans de son frère ennemi, ADG. Le Bloc n’est pas un polar, mais plutôt un livre d’histoire. De la France.

Le Bloc est un roman sur le Front national. Sur sa nature. Sur sa culture. Sur sa dangerosité. Donc, sur son avenir...

Le roman a l’unité de temps d’une tragédie, il se déroule durant une seule nuit. Et il en aurait presque l’unité de lieu aussi, si l’action ne se passait dans deux chambres bien séparées : une dans le XIe arrondissement, celle d’un « marchand de sommeil  » où s’est réfugié Stanko ; l’autre dans le XVIe où Antoine attend que sa femme, la présidente du Bloc patriotique, en train de dealer l’entrée de son parti au gouvernement, vienne le rejoindre. Disons-le clairement, et au-delà de toute translation : Le Bloc est un roman sur le Front national. Sur sa nature. Sur sa culture. Sur sa dangerosité. Donc, sur son avenir...

Cette nuit-là, des émeutes en banlieue sont sévèrement réprimées : les chiffres des morts s’affichent régulièrement sur les chaînes d’info en continu : plus de sept cents, et le bilan ne cesse d’augmenter. «  Le clown de l’Elysée », sans doute à cran, a en effet décidé de sévir. Mais pour que ça passe, il faut faire entrer l’extrême droite au gouvernement, lui accorder un certain nombre de ministères. Au moins dix… De son côté, le gouvernement n’y met qu’une condition : que le Bloc patriotique se débarrasse physiquement de Stanko, son chef du service d’ordre, et accessoirement le frère de sang d’Antoine, le mari de la présidente du Bloc, qui a remplacé à la tête du mouvement son vieux père. Une trahison discount.
C’est ici, pour le lecteur, que tous les effets de translation de Jérôme Leroy fonctionnent… à bloc. Agnès, la présidente du Bloc n’est pas blonde comme dans la réalité, mais brune. Son père, surnommé « Le Vieux » n’est pas breton mais normand. Il n’a pas perdu un œil, mais une main… Pour le reste, tout est vérifiable : Jérôme Leroy raconte l’histoire du Front national depuis vingt ans à partir de deux points de vue : celui d’un prolo du Nord (Stanko), celui d’un intello originaire de Rouen (Antoine) : ce dernier offrant son regard le plus flaubertien au livre, celui non pas d’une Education sentimentale, mais d’une éducation politique…

La force du livre du Leroy est certainement de raconter comment l’extrême droite est issue de deux courants, l’un culturel (Leroy est très fort et pertinent pour expliciter les soubassements littéraires et intellectuels de l’extrême droite française), l’autre prolo (les mineurs du Nord foutus au rencard par Mitterrand et ses sbires en guise d’explications). Mais c’est la puissance du roman de Leroy, sa dramaturgie implicite, de confronter, et en même temps d’assimiler en fraternité, les sources sociales, culturelles et politiques de l’extrême droite française qui, selon lui (et il risque fort d’avoir raison), en se conglomérant, ont fait sa force. C’est dans l’alliance du prolo (trahi in fine) et de l’intello (survivant, secrétaire d’Etat, mais malade de sa trahison) que le Front national, alias Bloc patriotique, peut enfin l’emporter. Mais en lisant bien Jérôme Leroy, on comprend tout de même la morale elle aussi in fine de l’histoire : pour rien.


Repères :

« Le Bloc », de Jérôme Leroy, Gallimard, collection « Série Noire », 295 pages, 17,50 euros. Sortie : octobre 2011

Lire le blog de Jérôme Leroy :
http://feusurlequartiergeneral.blogspot.com


Par J-Ple 5 novembre 2011 : A bloc !

« Rions en tout cas encore une fois des feuillistes qui affirment sempiternellement de tel ou tel ouvrage qu’il est d’avantage qu’un « roman policier ». Le roman noir, grandes têtes molles, ne vous a pas attendus pour se faire une stature que la plupart des écoles romanesques de ce siècle ont échoué à atteindre. » J-P Manchette 1995


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Par guillaumele 5 novembre 2011 : A bloc !

"Le roman a l’unité de temps d’une tragédie, il se déroule durant une seule nuit. Et il en aurait presque l’unité de lieu aussi, si l’action ne se passait dans deux chambres bien séparées…" Une tragédie plutot qu’un polar ? OK, mais dans ce cas Agatha Christie aussi écrivait de sacrées tragédies à l’anglaise, sans parler d’Edgar Poe, tragédien US et précurseur du néo-tragédien Jérôme Leroy…


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Par carolinele 5 novembre 2011 : A bloc !

Donc ADG, Manchette, Leroy, ce n’est pas du polar ? Est-ce parce qu’un certain "public" aujourd’hui (aidé en cela par certains auteurs...) dévoie le terme qu’il faut le renier ?

- Ellroy c’est plus que du polar

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