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A quoi reconnaît-on une fin de régime démocratique ?

Le 8 juin 2013, par Philippe-Joseph Salazar

#Aristote #Clément Méric #Démocratie #Mariage pour tous #Rhétorique #Sophisme politicien
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La rhétorique, depuis l’origine, est le nom donné à la formation politique comme art de gérer un état qu’Aristote appelait « constitué », c’est à dire constitué en ce que nous nommons un Etat de droit, au point que souvent « technique rhétorique » et « art de la politique » sont chez lui synonymes. C’est une origine que les soi-disant spécialistes de la science politique, qui prétendent hausser son étude au rang d’une science, en pillant les grands textes philosophiques et en les accommodant à leurs fins au prix de manipulations et d’émasculations, dénient [1]. Mais ôtez- leur Machiavel, Spinoza, Locke, Montesquieu et Aristote, même Platon, et il ne leur reste qu’une aimable logorrhée pour les plus littéraires et de la statistiquologie commentée de chroniqueur pour les autres. Bref : rien.

Eh bien revenons sur les grands auteurs, comme nous disions au temps où il existait huit heures de philo par semaine au bahut, sur les grands auteurs qui ont expliqué une fin de régime, et sur un philosophe qui a essayé de formaliser, pour en avertir ses concitoyens, une sémiologie de la fin d’un régime – au sens médical de l’étude des signes d’une maladie.

Pour le moment, contentons-nous donc de relire le must et le best of : Aristote dans ses Politiques. Je rappelle que dans la nomenclature des œuvres du Stagirite ses Politiques (avec la Constitution d’Athènes) précèdent la Rhétorique et suivent l’Ethique, et je vous laisse méditer sur cette séquence : éthique (ou les rapports privés dont le cœur est la vertu et l’amitié), politique (ou les rapports publics, dont le ressort est la politikê philia, l’amitié entre citoyens), rhétorique (ou comment gérer, par le débat entre égaux, cette dernière à la lumière de la première, autant que faire se peut ou comme le dit Aristote « avec les moyens du bord »).

Quels sont donc les signes révélateurs d’une fin de régime démocratique ?

Pour Aristote une fin de régime dans une démocratie se signale par l’accélération ou le vertige qui s’empare d’une opinion de base, à savoir « l’idée répandue que l’égalité entre citoyens sous un rapport implique l’égalité sous tous les autres rapports, et cette idée a sa source dans le préjugé que leur liberté étant généralement égale il s’ensuit que tout le reste doit l’être aussi ». Un excellent exemple est le « mariage pour tous », une figure de rhétorique, un sophisme politicien car ce « tous » (le préjugé d’égalité absolue) n’en est pas un (cas limite : si l’individu est absolument égal, il l’est donc à lui-même, donc il pourrait revendiquer de se marier à soi-même ou ce qu’il désigne comme son avatar – un croyant de la réincarnation devrait pouvoir revendiquer cette égalité au nom de sa liberté). Cette accélération démentielle est le signe avant-coureur d’une fin de régime démocratique.

Le rhétoricien voit alors proliférer ses signes : dans le langage politique la montée des sophismes, des manipulations de mots et de formules ; dans le débat public la surrection des émotions : on éclate en larmes - comme les étudiants pleurant le jeune homme récemment mort après une castagne de fashionistas gauchos-fachos qui, jadis, n’aurait pas donné lieu à un tel pathos ; on défile en larmoyant ; on se répand en discours fusionnels sur le net ; on invective ; on rage ; on crie ; on se traite de tous les noms ; on appelle à ceci et à cela. Le pathos a remplacé à la fois le logos, ou l’argumentation raisonnable, et l’éthos, ou la dignité du discours. Des trois fonctions fondatrices, rhétoriques, de l’art de la politique que j’évoquais, il n’en reste que la plus lamentable et la plus volatile : le moi des émotions.

De plus, comme il s’agit d’un engrenage, l’accélération de cette opinion que la liberté des personnes implique leur égalité sous tous les rapports, est machinée par trois engrenages :

  • l’insolence des magistrats, entendons celle de ceux qui sont censés assurer la maîtrise (d’où « magistrat ») des institutions de l’Etat comme un service du bien commun. Alors que le désir d’égalité absolue se répand et s’hyperactive, tout devient prétexte à débusquer les abus commis, souvent réellement, par les responsables des affaires publiques. Et comme, à ce niveau de maturité, l’Etat est une collection de clans et de féodalismes et non plus la somme organique d’un souci commun, le public, avide d’égalité, se met à adorer tel groupe (les procureurs), à haïr tel autre (les juges), à stigmatiser les uns (le Medef) et aduler les autres (les ONG), avec le résultat que la somme de cette relation de pur pathos aux groupes qui détiennent ou contestent la magistrature de l’Etat et qui, avec l’insolence de leur supériorité, se l’approprient (M. Cahuzac est un exemple parfait d’une telle insolence), se résume désormais à : tous pourris. Mais non pas pourris ensemble, mais pourris groupe par groupe.
  • la peur, et cette peur à sa source dans le sentiment d’insécurité que ressentent les « riches » lorsque l’accélération du pathos politique annihile d’une part le respect traditionnel qu’ils ont envers l’Etat, dont la perte d’éthos se consomme dans la dévaluation subite et grotesque de la dignité présidentielle, et d’autre part la capacité de débat raisonnable (par exemple un débat serein sur la nécessité d’investir pour soutenir la croissance). Cette accélération crée un tel désordre, défini comme l’incapacité de prévoir comment préserver sa richesse, que deux solutions s’offrent alors : l’exil pour les plus cyniques, ou la révolte de la middle class qui, dépecée par l’impôt pour soutenir les non-possédants, devient instinctivement le fer de lance des vrais possédants – et cela dans une atmosphère de nouveau pleine de pathos, de cris, d’émotions, et de grands sentiments, avec les enfants en tête de cortège, des suicides, des filles à poil et des jeunes gens qui font le coup de poing en polos chic Fred Perry, des fashionistas par ailleurs (mais lequel ?) bien sous tous rapports (le malheureux était un « modèle » et le leader de l’anti-groupe s’est exprimé sur un ton bienséant).
  • une disproportion entre les composantes du corps social qui, ayant sauté un cran, devient si forte qu’elle apparaît soudain visible à tous ; son évidence, jusque là savamment dissimulée, crève désormais les yeux. Il existe trois cas de disproportion.
    La première disproportion se nomme pauvreté. Aristote cite le nombre des pauvres augmentant soudain et soudain devenant visible : regardez autour de vous, impossible d’ignorer une dame qui mendie, un enfant assis par terre, un senior dormant sous l’auvent d’une banque. Et c’est de nouveau l’irruption d’un discours pathétique, tout fabriqué de grands sentiments et de soupe populaire, et d’autant plus envahissant qu’il remplace, émotionnellement, la solution de réalité et qui désormais manque : l’argent. Car la visibilité soudaine de la pauvreté signale que les « riches » sont désormais rétifs à subventionner un régime même s’il est de fait une oligarchie déguisée : ils n’en ont plus non pas les moyens mais la volonté ou le désir. Faut-il faire un dessin ?
    La deuxième disproportion provient du « sentiment » que le résultat des élections favorise, disproportionnellement, tel groupe au détriment de tel autre. La règle démocratique que la majorité gouverne en écoutant la minorité est perçue comme balayée : ceux qui sont contre sont ostracisés, « on ne nous écoute pas ! ». On oublie que la règle démocratique, pour que l’Etat et la Nation restent communs, impose que la majorité respecte et concède à la minorité qui, devenue majorité à son tour, respectera la procédure. Réalité ou non, cette disproportion est perçue, lorsque la machine s’emballe, comme une vérité absolue, ressentie intimement et clamée comme une violation intolérable de la personne humaine. Le pathos politique atteint ici à son comble car c’est l’individu qui se voit rabaissé, avili, réduit à l’état de mineur.
    La troisième disproportion est l’afflux d’étrangers qu’on accueille d’abord par besoin économique et auxquels, peu à peu, l’Etat accorde les droits dont jouissent les citoyens natifs lesquels, soudain, un jour, prennent conscience émotionnellement de l’état de choses et (Aristote parle évidemment des cités grecques pas de la France, ou de la Suède, ou de la Norvège) traduisent cet éveil par de la violence, physique et verbale. A quoi les autres ripostent à l’identique. Tout discours rationnel s’abolit, toute dignité est perdue. Règne de l’injure et de l’insulte. Pathos.

Dès lors tout est en place pour que le régime s’achève, que la fin soit là, que tout bascule.

Comment se fait cette bascule ? Aristote a cette remarque terrible que je vous laisse méditer : « Dans une fin de régime les causes sont majeures (ce que j’ai décrit) mais l’occasion de la chute est souvent une affaire sans importance, voyez comment à Syracuse ce fut une querelle amoureuse entre deux jeunes hommes qui précipita la chute de l’Etat ». Je doute que ce soit le cas en France, même avec le mariage entre hommes, mais la leçon d’Aristote est ici : on connaît désormais la machine qui mène à sa fin un régime démocratique, on a analysé le ressort initial et ses trois mécanismes. Reste à prévoir le détail, anodin, qui dira : fin de partie.



[1Voir ma critique, documentée, de la sophistique des idées politiques fabriquée à Sciences Po, dans L’Hyperpolitique, pp. 153-158 (Klincksieck, 2009).


Par luc nemethle 15 juin 2013

à l’insu de son gré, le pétomane apporte de l’eau à son propre moulin : c’est vraiment, que la Démocratie est mal en point, quand des gens qui s’en revendiquent parlent du meurtre de Clément Méric comme d’une "castagne de fashionistas gauchos-fachos"...

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    le 21 juin 2013

    Monsieur,
    Vous maniez l’image dada - un pétomane qui amène de l’eau à son moulin. Je suppose donc que le meunier fait des appels d’air.
    Etant du Midi, je nomme un échange de coups de poing par le nom que nous lui donnons du côté de la Gascogne.
    Et comme ces deux bandes rivales rivalisaient aussi de goût pour les fringues tendance, ce sont donc des fashionistas.
    Contrepètement vôtre,
    PhjS


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      Par L.N.le 22 juin 2013

      Monsieur le pétomane la précision était inutile (vous concernant) : on avait déjà bien compris qu’il s’agissait de gaz con.


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Par Lucasle 8 juin 2013

Très intéressant. Je me demande, cependant, si l’observation d’Aristote au sujet de l’expansion du principe égalitaire ne souffrirai-t-elle une inflexion post-tocquevillienne dans nos jours. Par exemple, entre la mise en alerte de D. Schnapper, qui dit que le soif égalitaire de l’homo democraticus met en risque la République, et l’argument égalitaire de J. Rancière... comment penser la fin d’un régime démocratique sans répliquer la crainte de ceux qui dénoncent les premiers (les riches et les puissants) la fin de leur oligarchie ?

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