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ArcelorMittal, comment ça parle ?

vendredi 14 décembre 2012, par Philippe-Joseph Salazar

Ce qui se joue ici, dans le sociodrame de Florange, est une très antique histoire : l’humiliation, économique cette fois, d’un Etat, par l’Est

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En mettant côte à côte sur ma tablette les deux entrevues accordées par le patron d’ArcelorMittal au Figaro [1] et au Financial Times [2], le même jour et quasiment à la même heure, j’ai donc face à moi une sorte de carte de lecture bilingue de « comment raisonne Mittal ». Je me suis souvenu de cet hiver récent, en Lorraine, quand, entre des rafales de neige, j’étais allé à Verdun par la Voie Sacrée, puis Domrémy et Sedan, avant de redescendre par l’Argonne vers Sainte-Menehould, où Michèle Torr, idole sexy de mon adolescence, donnait un récital, pour aller (enfin ) me recueillir à Valmy. La radio classique du Palatinat allemand jouait Tristan et Isolde. Petit-déjeuner, la veille, au Grand Café Foy, transporté de Nancy au Budapest d’avant que les eurocrates n’y déversassent nos impôts et que la Kempinskisation hôtelière n’infligeât ses ravageurs ravalements. La Lorraine c’est déjà la Mittel Europa. Hélas.

A Domrémy, prenant une mirabelle dans un bistrot dont les pissotières s’ouvraient sur un pré enneigé, j’avais regardé passer, sous une giboulée blanche, des porte-drapeaux et des jeunes filles en robe rouge et noire et coiffes en dentelle. Deuxième dimanche de carême, « Cloches de Lorraine que sonnez-vous » entonnait le maître choriste, un Africain. On célébrait le départ de la Pucelle. Vers Douaumont j’avais traversé un paysage de forêts encore éventrées, de cénotaphes solitaires, là mille croix de marbre gris, mille jeunes Allemands tombés, à l’âge des baisers, en un seul jour de mitraille, ici « Albert Grenet et un inconnu. Morts pour la France  », tombés ensemble, en camarades.
Mais c’est à Valmy la glorieuse, au moulin fracassé qu’on menaçait alors de refaire « de mémoire » au lieu de laisser son rouet noir posé sur la colline blanche tel un gisant de bois, croix républicaine, c’est sur la butte que, me retournant vers l’est d’où soufflait la bourrasque, je m’étais pris à réciter un autre chapelet que celui de Jeanne d’Arc – la litanie de l’art de vivre à la française : champagne, baccarat, vins de Toul et d’Arbois, madeleines de Commercy, porcelaine, argenterie, dentelle de Mirecourt… et les aciéries. Depuis le moment où le royaume franc se scinda en Francia Orientalis et en Francia Occidentalis, la ligne de partage et le sort du pays se sont joués ici : Domrémy, Valmy, Verdun.

Projeté sur mille cinq cents ans, c’est ici, à l’Est, que Romains et Francs brisèrent l’élan des hordes asiatiques et gothiques d’Attila, aux Champs Catalauniques ; c’est ici que nos rois élus reçurent de Dieu l’onction céleste, à Reims ; c’est ici que la Nation, dressée, ouvrit l’ère des révolutions, à Valmy ; c’est ici que la IIIe République enterra le Reich, à Verdun. L’Est est le gond et le verrou ; qu’ils sautent et la convoitise orientale se déverse vers le reste du pays. Florange appartient à cette histoire.

Lyrique ? Poétique ? Souvenez-vous que pour Aristote la littérature jouit sur l’histoire d’un avantage, celui de pouvoir offrir des scénarios. La différence rhétorique entre l’écriture de fiction et l’écriture d’histoire est que la seconde est condamnée à fabriquer un seul scénario (la « vérité » historique), tandis que la première ouvre le champ des possibles, les imagine et les met en scène. J’ai donc, à ma manière, mis en scène l’arrivée de M. Mittal. Ce qui se joue ici, dans le sociodrame de Florange, est une très antique histoire – comment, à l’Est, humilier un Etat.

A cette fin je reprends les deux entrevues publiées simultanément à Londres et à Paris. Lire l’article du Figaro sans lire celui du Financial Times (FT) c’est tomber dans un piège rhétorique – admettre l’hétérogénéité des publics permet de tenir un double discours. Tout acte persuasif est calibré par l’auditoire ciblé mais le travail du rhétoricien est de ne pas se placer en situation de public, ou de cible.

Si les deux articles ont pour sujet du jour la fermeture de Florange, leur angle d’attaque diffère : dans FT la base de l’entrevue, donnée d’emblée, est que « le ralentissement prolongé du secteur de l’acier a déjà porté un coup dur à ArcelorMittal et provoqué une dégringolade de l’action et des profits » [3]. Le Figaro, lui, n’évoque, timidement, les difficultés du groupe qu’en conclusion. Cette différence permet à Mittal de transformer l’entrevue du Figaro en explication offensive de la stratégie de l’aciériste tandis que, dans FT, il doit adopter une attitude défensive concernant cette même stratégie.

Il existe donc un écart rhétorique et argumentatif entre les deux entrevues, sans compter le ton (le texte français est téléguidé, souffre d’hyper-correction mais laisse passer un américanisme – « administration » pour « gouvernement »). Cet écart explique la différence des titres : « La nationalisation, quel bond en arrière » et « Mittal remains enthusiastic for steel » qui signifie, pour qui comprend le tour réticent de la phrase britannique : « Mittal reste battant sur l’acier ». « Reste », tout est là. « Reste », en dépit donc de quelles objections ?

Peter Marsh (le journaliste de FT) reconstitue l’entrevue : il commence par définir le cadre de l’analyse, afin de cerner comment Mittal « reste » enthousiaste. Les tours de vis sont sans pitié : pertes globales de 823M$ dues à la baisse de la demande en Europe, en Chine et aux Etats-Unis ; baisse significatives des profits ; avis des experts qu’ArcelorMittal doit baisser sa production en Europe ; dette pharaonique et perte de notation par Moody’s et Standard & Poor’s avec incitation à réduire cette dette de 5 milliards de dollars d’ici juillet 2013.

FT donne alors la parole à Mittal qui aligne ses pions : d’abord sur la production (plan d’optimisation des investissements ; baisse prévue de la demande en acier ; possibilité de nouvelle réduction de la capacité de production), puis sur la dette (refus de fixer un objectif aux emprunts et difficulté à rétablir la notation à cause de la baisse globale de la demande ; mais liquidation d’actifs pour réduire la dette), enfin sur la quasi-impossibilité à se projeter dans l’avenir, « ni pour le groupe ni pour le secteur », au mieux une croissance de 2-3%. Et voici la conclusion de cette remarquable entrevue : « Quand on lui demande d’en dire un peu plus, M. Mittal est loin d’être optimiste : "L’année prochaine sera légèrement meilleure que celle-ci. Je pense qu’à ArcelorMittal nous faisons ce qui doit être fait dans une situation difficile" ».

Puisque, comme je l’ai expliqué, les deux entrevues sont tête-bêche, l’équivalent de cette dernière phrase du FT est la première du Figaro : « Oui, c’est un accord juste » (celui avec le gouvernement Ayrault). Mais comment « juste » ? Ce qu’entend M. Mittal par « justesse » de cet accord est normé par l’argumentation serrée, sans concession et périphrase, menée par le Financial Times, et non pas à partir des commentaires sans vigueur qui structurent l’entrevue sur-écrite, du Figaro.

Si vous repliez la grille de lecture telle qu’elle est donnée par l’entrevue du FT sur celle du Figaro, vous ne pouvez tirer qu’une seule conclusion : Mittal fera ce que sa situation globale d’aciériste exigera de lui. L’accord est «  juste  » pour le moment. Comprenons, puisque je ne sais pas quel mot Lakshmi Mittal a employé pour dire « juste  » – je ne pense pas qu’il s’exprimât en français –, qu’il a dit « fair ». Terme d’affaires : « fair deal », ou « accord équitable ». Or ce type d’équité se définit par rapport à des conditions objectives, les forces en présence à un moment donné. L’équité d’un « accord équitable » n’a rien à voir avec la « justice ». Il s’agit d’une opération de gestion. Dommage que les syndicalistes ne lisent pas le Financial Times.

Si l’entrevue du Figaro est si light, si soft, c’est que sa position argumentative est idéologique : « non aux nationalisations par le PS  », au sujet de quoi Mittal a très bien compris quelle cible il était pour le Figaro. Il a dit ce qu’il savait que le Figaro voulait entendre. Mais l’angle rhétorique adopté par le Figaro est plus gravement une faute morale : le grand journal de droite a laissé le champ libre à un ferrailleur, qui ambitionne un knighthood mais rêve, par l’acier lorrain, de « la France », comme d’autres jadis du baccarat, pour se gausser d’un principe de souveraineté illustré par le Général qui raillait le « méli-mélo de l’acier »  : en temps de crise, la Nation prend charge de ses intérêts. Or l’Etat, en France, est l’expression et le dépositaire de la volonté nationale. « Bond en arrière » ? Oui, n’en déplaise au ferrailleur, mais vers la souveraineté. Valmy, disais-je, Valmy


[3Je traduis.


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