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Affreux, sales et sympas

vendredi 2 décembre 2011, par Les influences.fr

A Noël, inutile d’offrir un "Big Jim" à un employé de la morgue, il s’en offre tous les jours, et même plusieurs fois par jour. Un "Big Jim", c’est un cadavre d’accidenté, et l’humour mortuaire permet de mettre de la distance entre ces professionnels des restes humains et une réalité toujours plus sidérante. C’est l’un des enseignements tirés d’un livre collectif étonnant d’ethnologues sur ces étranges tribus professionnelles qui constituent de par le monde, "les travailleurs des déchets" (Editions Erès).

Ils sont chiffonniers, égoutiers, éboueurs, ripeurs, petites mains du déchet organique. L’historien Arnaud Corbin, dans une belle préface, explique qu’ils ont été inventés par l’angoisse des sociétés, celle de la peur de la pourriture. Alors que la corruption organique constitua un fond symbolique puissant d’une promesse de fécondité, l’hygiènisme à partir du XVIIIe siècle pousse au contraire à l’invisibilité des corps et des biens pourris. Les cimetières, les tueries animales, les opérations d’équarrissage ont fini par déserter les centres-villes et se cacher derrières de hauts murs en banlieue. Pasteur rêva même d’un pipe-line à ordures reliant Paris à la mer, par lequel auraient été évacuées vers les fonds marins, à l’abri des regards et des poumons, les déjections de la capitale.

Les 300 000 cochons des Zabbâlin, les éboueurs hérissons de Sao Paulo

La corporation des chiffonniers égyptiens, les Zabbâlin du Caïre, qu’a étudié la géographe Bénédicte Florin montre bien les ambivalences et les fragilités universelles de ces métiers. Depuis 2003, ces quelques 30 000 éboueurs, traditionnellement de religion chrétienne copte, dans la mégalopole de 16 millions d’habitants, ont la vie encore plus dure. Les autorités ont confié le ramassage et la gestion des déchets à de grandes entreprises nationales, mais aussi espagnoles et italiennes. L’idée maîtresse était de desservir les quartiers les plus pauvres, où les Zabbâlin ne s’aventuraient guère. Au printemps 2009, l’épidémie de grippe A (H1N1) a été prétexte pour le gouvernement à faire abattre massivement des auxiliaires très précieux des Zabbâlin : leurs 300 000 cochons qui se nourrissaient et nettoyaient la capitale de ses déchets organiques. Bénédicte Florin montre bien qu’en tentant de s’en débarrasser, le pouvoir égyptien, sur la pression internationale aussi des standards de gestion en matière de déchets et de délégation de services, a obtenu l’effet inverse de ce qu’il escomptait. Les autorités et le secteur néo-libéral des déchets sont obligés de composer et d’intégrer de nouveau les Zabbâlin dans le processus et sur le territoire des déchets, où ils restent les maîtres.

Reste que le métier est pénible, précaire et fragile. Mais un autre chercheur y a vu une élégance certaine notamment chez les éboueurs de Sao Paulo, autre ville monstre. Angelo Soares les compare à des hérissons, tous ces professionnels qui s’aventurent dans les recoins malfamés et débardent toutes les saloperies du monde. Des hérissons donc : "à l’extérieur ils donnent l’impression d’être durs, forts et porteurs du courage de faire face à un travail exténuant, mais à l’intérieur, ils sont aussi simplement raffinés que les hérissons qui sont des petites bêtes faussement indolentes, farouchement solitaires et terriblement élégantes.  »

La gestion néo-libérale des poubelles

La plupart de ces métiers ne réclament aucune formation particulière, si ce n’est une excellente condition physique et une prédisposition psychologique à absorber les effets de sidération, le dégoût, l’inattendu morbide. A eux d’inventer des gestes, des moyens de sécurisation et un certain équilibre intérieur. Est-ce à dire que le ramassage des ordures finalement serait destiné aux "déchets sociaux", des gens inemployables, à peu près inutiles ? Rien n’est moins sur. Deux chercheurs ont couru après les "ripeurs" (ceux qui vident les conteneurs et les poubelles dans la rue ) d’une ville du Nord. Par exemple, il faut 12 secondes environ pour vider un conteneur avec un système automatique, 4 manuellement et en s’esquintant le dos. L’arbitrage personnel du ripeur en fonction du retard pris sur une tournée, décidera de l’efficacité. L’assignation d’objectifs et les impératifs de productivité aujourd’hui peuvent mettre sous pression un ripeur comme dans n’importe quel autre métier.

Pour les chercheurs Valérie Pueyo et Serge Volkoff, « si le travail des ripeurs est « mal vu », tout aussi peu visible est le faisceau des décisions qui déterminent ses contraintes. En cela aussi, la collecte des déchets a bien les traits d’un travail d’aujourd’hui.  » Au fond des poubelles, dans les conteneurs, et les frigos, les beaux restes du monde du travail.


Repères :

Les travailleurs des déchets, sous la direction de Delphine Corteel et Stéphane Le Lay, Editions Erès, 327 pages, 18 euros. Sortie : août 2011.


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