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Affronter les frontières

lundi 19 mars 2012, par Guillaume Jan

"Petit journal de bord des frontières" de l’Albanais Gazmend Kapplani, nous fait partager les troubles et les inquiétudes des immigrés. Un texte aussi rude que délicat

D’où vient-il, cet étranger que l’on remarque au café, l’air perdu, engoncé dans sa solitude ? Ou celui-là qui rentre du travail en métro, les mains calleuses et gonflées par le froid ? Sûrement un peintre en bâtiment, son pantalon est maculé de peinture blanche, il en a même sur sa moustache. Il croit peut-être faire illusion, mais on devine bien qu’il n’est pas d’ici. Et s’il ouvre la bouche, on entend son accent parfois rugueux, parfois chantant, si rarement juste. Dans quelle langue rêve-t-il ? Que faisait-il dans son pays, avant de venir braver les dangers d’un voyage incertain et les humiliations de l’immigration, pour finir OS dans une usine de produits chimiques – ou doyen d’un foyer Sonacotra ?

Le monde occidental, aussi attirant qu’effrayant

Gazmend Kapplani est Albanais. Né en 1967, il a grandi pendant la terrible dictature d’Enver Hoxha, le despote le plus stalinien que l’Europe ait connu – sous son règne, l’Albanie est devenue un pays aussi fermé que la Corée du Nord. Pendant sa jeunesse, Kapplani apprend en douce le français, l’italien, un peu d’anglais. En 1991, à l’âge de 24 ans, alors que le régime agonise lentement (contrecoup de la chute du mur de Berlin de 1989), le jeune homme prend le risque de s’évader, avec quelques compagnons d’infortune. Le groupe franchit clandestinement la frontière grecque et se retrouve, en quelques heures, projeté dans le monde occidental, aussi attirant qu’effrayant. Dans son Petit journal de bord des frontières, l’Albanais raconte cette première aventure sans s’épargner, ni ses compagnons de fuite (la scène où « le petit obsédé » s’attend à voir du sexe en permanence sur tous les écrans de télé du monde libre vous amusera certainement). Il nous fait partager leurs angoisses et leurs émerveillements, par petites touches, avec un sens du détail magistralement maîtrisé. Aujourd’hui installé à Athènes, Gazmend Kapplani est devenu journaliste et dramaturge, il a aussi passé un doctorat de philosophie. Il a du métier. C’est sans doute ce qui l’aide à nous ciseler ce texte précis, ramassé, sensible et bouleversant de justesse.

« Je ne raffole pas des frontières. Pour être franc, je ne les déteste pas non plus »

Car, en plus de cette échappée hors des frontières de la dictature, racontée par le menu, Kapplani nous tricote une parabole beaucoup plus universelle. Un chapitre sur deux, il livre ses considérations sur la difficile condition de l’immigré, qu’il adresse à un autre migrant ou peut-être à l’humanité toute entière – les hommes ne sont-ils pas tous des migrants ? Nos ancêtres ne viennent-ils pas d’Afrique, par exemple ? « La manière dont l’étranger quitte son pays lui confère une sorte d’aura comparable à celle d’un héros, écrit l’auteur. Mais dans sa vie quotidienne, il ne sait pas se débrouiller, il en devient fragile, parfois même ridicule (…) Il croyait qu’une fois sur place, tout serait facile, qu’on l’aiderait ». En se servant de sa propre expérience d’Albanais installé en Grèce, l’écrivain dresse le bilan de toutes les choses minuscules qui font le quotidien d’un nouvel arrivant. Il doit commencer par apprendre la langue, pour trouver du travail et pour comprendre ce qui lui arrive ; puis, un peu plus tard, pour essayer de montrer à ceux qui le dédaignent qu’il « est quelqu’un de bien  ». Mais ses efforts lui reviennent à la figure, comme un boomerang. « Parce que maintenant, tu te rends compte que tu es totalement étranger. Si tu ne connaissais pas la langue, tu ne comprendrais pas un mot de ce que dit le journal télévisé. Mais désormais, tu comprends tout. Et tu le regardes très souvent parce que tu es seul et que tu sors très peu  ».

Il raconte les fantasmes qui se transforment en désillusions, la honte de se meubler avec des chaises trouvées sur le trottoir et comment l’étranger devient « le bouc émissaire des pauvres  » : « C’est parmi eux que les hommes politiques viennent pêcher des voix, en réclamant haut et fort un pays débarrassé des immigrés. Ils vendent de la peur et du ressentiment, en répandant l’illusion que tous leurs problèmes seront ainsi résolus. On va leur faire croire que si tu disparaissais, ils pourraient manger avec une cuillère en or  ». Ce n’est pas une vie rose, que nous décrit l’écrivain albanais. « Tu apprends à boire ton café différemment. L’explication du monde que t’a légué ton père bat de l’aile ». Mais on survit, malgré tout, on fait même des enfants qui n’auront pas d’autre patrie que celle où on les a fait naître. « Le migrant est condamné à dialoguer avec sa mémoire, avec son passé. Plus exactement, il est condamné à leur tenir tête  ».

De ce face-à-face invisible, Gazmend Kapplani crée un texte intense qui ne devrait pas laisser indemne ceux qui rêvent de partir un jour, ceux qui s’échafaudent des vies meilleures, ceux qui convoitent le monde. Encore une citation, les trois premières phrases de ce Petit journal : « Je ne raffole pas des frontières. Pour être franc, je ne les déteste pas non plus. Tout simplement, je redoute le malaise qui m’envahit quand je le retrouve en tête à tête avec elles ». A la lecture des 155 pages qui suivent cette introduction, on comprend pourquoi.


Repères :

Petit Journal de bord des frontières, de Gazmend Kapplani, traduit du grec par Françoise Bienfait et Jérôme Giovendo, Editions Intervalles, Paris, 155 pages, 19 euros. Sortie : mars 2012


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