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Ailes et Lui – chronique d’aviation (1)

lundi 25 janvier 2016, par Philippe-Joseph Salazar

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1 « Un coup de vent peut les éteindre ». Chartres-Champhol.

Comment parler du ciel ? Comment parler d’être dans l’air ? Comment disparaître dans le ciel et devenir de l’air ? C’est ce que Lui se disait en remontant du sous-sol d’une ancienne brasserie près de la gare du Nord, une cave aérienne où chaque premier lundi du mois se réunissait un club discret de pilotes, le Cercle des Aviateurs de Naguère. Lui se tenait sur le trottoir, le temps était glacial et la nuit sans étoiles, quand Ailes s’approcha, lui demanda du feu, et lui tendit un exemplaire bouquiné du Petit Prince. Puis Ailes s’éloigna, « bye », sa cigarette un fanal incertain décrivant dans la nuit comme un roulis d’ailerons au rythme de ses talons aiguilles. Il ouvrit le Petit Prince à une page cornée, et lut, à haute voix pour qu’Ailes pût, qui sait, l’entendre, là-bas, vers le haut de la rue de Rome : « Il faut bien protéger les lampes : un coup de vent peut les éteindre ».
Ce fut la première rencontre d’Ailes et Lui. Lui n’en parla jamais à ses amis du Cercle des Aviateurs de Naguère. Ailes avait mauvais genre.

Comment parler du ciel ? Comment parler d’être dans l’air ? Comment disparaître dans le ciel et devenir de l’air ?

Leur deuxième rencontre eut lieu des semaines plus tard, à Chartres. Entretemps il avait tenté de méditer sur l’énigmatique phrase : et si un avion était une lampe ? Un coup de vent, oui, on sait comment y parer, et puis si on prépare son plan de vol, on s’y attend. Mais un avion est-il une lampe ? Qu’éclaire un avion ? Et qu’éclaire-t-il qui en exige qu’on le protège du vent ? Ailes, c’est clair, voulait qu’il ouvrît le livre à cette page. Elle avait préparé son plan de vol, Ailes.

Lui était donc debout sur un tertre, à l’entrée disparue de l’ancienne base aérienne de Champhol, le premier terrain d’aviation militaire de France et sûrement du monde, datant de 1909, désormais démantelé et avalé par l’agglomération pavillonnaire et commerciale. A cette époque il lui arrivait de pleurer quand il atterrissait sur un ancien aérodrome, et qu’il en découvrait les plaies ouvertes dans l’asphalte, les hangars délaissés, les ateliers aveugles, et qu’il entendait la plainte d’une manche à air solitaire. Ce jour-là il ne pleura pas, debout, à l’aube blanche, sur le tertre. Il s’était mis comme au garde à vous, lui qui était un poète – il faut dire que le Club se divisait en deux camps, souvent en dispute, les Mécaniciens et les Poètes, les uns étaient imbattables sur compression, pistons et magnétos, l’électronique et la météorologie, les autres intarissables sur la cambrure d’une aile, la couleur des nuages et les belles mais fatales illusions de la nuit. Leurs querelles de camarades étaient vives car si tous avaient suivi la même formation, il arrivait cependant un temps, toujours, où les aviateurs se rangeaient naturellement dans l’un ou l’autre camp, et envisageaient désormais le ciel, l’air et le vol de manières différentes. Un coup de vent, revenu d’outre-temps, suffisait cependant à éteindre leurs querelles, et pour cette raison ils s’étaient nommés le Cercle des Aviateurs de Naguère. Mais c’est une autre histoire. Pour un autre jour.

De butte à butte, au dessus de la ville s’éveillant, les ailes des anges et les flèches des aviateurs entamèrent un dialogue absurde, de cette absurdité cocasse pour ceux qui ignorent le latin ou l’alphabet des pilotes.

Lui était donc comme au garde à vous, une attention de poète, devant le monument aux morts de l’aviation française. La stèle ? Deux ailes de granite s’ouvrant à ras du sol, des ailes comme ancrées dans le sol de l’ancienne piste, mais qui plus lourdes que la terre et plus lourdes que l’air, tout chargées de l’espoir des premiers pilotes et tout pesantes de la mémoire de ceux tombés du ciel, paraissaient prêtes à s’ébrouer, à battre et soudain à s’élever, rémiges, dans la légère brume du matin. Il retint sa respiration, attendant le miracle. Mais un autre événement, qu’il mit bien du temps à raconter à cause des Mécaniciens, le prit de court. Dans la ligne de mire formée par l’échancrure des ailes de pierre, la cathédrale de Chartres apparut, frappée d’un trait de soleil. De butte à butte, au dessus de la ville s’éveillant, les ailes des anges et les flèches des aviateurs entamèrent un dialogue absurde, de cette absurdité cocasse pour ceux qui ignorent le latin ou l’alphabet des pilotes. Chartres : charlie hotel alpha romeo tango romeo echo sierra. Le Ciel, dans un langage secret, dialoguait avec le ciel, les anges envolés avec les pilotes abattus, et l’antique cathédrale avec l’antique aérodrome.

Lui expliqua donc à Ailes que les villes mangent les vieux aérodromes. Jadis les aérodromes étaient des phares de terre, les enseignes lumineuses des villes arrimées à la glèbe, approvisionnées par les routes et cadenassées sur leurs gares.

Il y eut un coup de vent. Lui sentit qu’il n’était plus seul.
« Tiens, tu parles italien, Roméo », Ailes, en rattachant une lanière de chaussure. « Non, c’est… ». « Je sais, je suis pas complètement idiote, tu as une cigarette ? ». « Que fais-tu ici, si loin du … » . Ailes le regarda : « Et toi, Roméo, au garde à vous, comme un … ? ».

Lui expliqua donc à Ailes que les villes mangent les vieux aérodromes. Jadis les aérodromes étaient des phares de terre, les enseignes lumineuses des villes arrimées à la glèbe, approvisionnées par les routes et cadenassées sur leurs gares. Les avions naguère, par dessus montagnes et océans, ces grands vides de nuit insondables et sombres, traçaient entre elles des liaisons dangereuses, ouvraient des terrasses sur leur front de ciel, donnaient l’envie du haut départ et faisaient pousser des ailes aux enfants aventureux et rêveurs. Et puis les villes ont commencé d’avaler les pistes pour en faire des zones sportives, des lotissements HLM, des centres commerciaux, ou rien. « Si tu veux voir ce qu’était jadis une ville, cherche son ancien aérodrome. Il est comme le double ou le fantôme de ce que fut la ville, quand elle espérait être un phare ».

« Tu vois, faut protéger les lampes », lui répondit Ailes. Qui, sur ces mots, descendit du tertre, héla un taxi et disparut, prenant soin d’écraser sa cigarette sur la semelle de l’escarpin qu’elle venait de rajuster à nouveau.
Lui resta un moment à contempler le muet cantique des flèches et des ailes, de la stèle et de la cathédrale, des anges et des pilotes. Il chercha un taxi : « A l’aérodrome ! » « C’est où ? » « Mettez le GPS, ce n’est pas loin mais c’est perdu ».


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