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Ailes et Lui – chronique d’aviation (2)

lundi 29 février 2016, par Philippe-Joseph Salazar

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2 « Les Métamorphoses d’Ovide à l’ombre d’une tour de contrôle ». Le Gandalou.

Une notice était collée à l’intérieur de la porte vitrée donnant accès à l’église millénaire d’Aubazine : « Les cierges sont vendus à la boulangerie » avec, au lieu d’un point, un trait vertical péremptoire, un cierge, sur le « i ».

Lui était arrivé de l’aérodrome de Brive-la-Gaillarde, où des Anglais noblement couperosés en costume Vacances d’Hercule Poirot, panama et alpaga, et des étudiants d’Oxford en vadrouille, sac à dos et iPod, faussement fauchés, attendaient en silence l’improbable arrivée du vol low cost qui les ramènerait vers la pluie. Il avait fait un tour à l’aéroclub où une équipe bichonnait l’ancien Broussard F-BNDD, avant de partir vers la Corrèze et puis retrouver son Cessna 172 à Guéret.

Il sortit de l’abbatiale et l’aperçut, en face : Ailes, attablée à la petite terrasse en trottoir du Café de la Place, protégée par un auvent à rayures rouge et blanc du soleil de l’après-midi, qui tapait fort in « i » sur Aubazine. Ailes, en robe d’été, sirotait un Perrier menthe. Trois types en chemise cintrée parlaient rubgy en buvant de la Badoit. La radio passait du Dinah Washington, « I am on a lonely road that leads to nowhere, mmmmm I need a sunday kind of luv ».

« Tiens », Lui dit Ailes, « tu étais à l’église, tu priais, mon coco ? » Il avait appris à ne pas lui répondre immédiatement, quand elle apparaissait comme ça, soudain, surtout en journée.

Il se disait alors qu’Ailes était une illusion d’optique, comme durant un vol de nuit si le pilote fixe trop longtemps une lumière apparue dans la ténèbre il s’imagine qu’elle bouge, alors qu’elle reste immobile. Le pilote se fixe sur elle, mais c’est elle qui reste fixe le pilote. Jeu pervers. Il croit qu’une collision va se produire, et alors … « Alors on oublie que si le panneau indique que les cierges sont vendus à la boulangerie, c’est lui », elle écrasa sa cigarette dans la soucoupe de sa tasse à café, « qu’il faut croire, et ne pas chercher le nord au sud ».

Il ne répliqua pas mais prit place à côté d’Ailes. Il ouvrit le carnet où il consignait désormais leurs conversations. Il commanda un cahors blanc. Le serveur lui dit de régler tout de suite, « à cause des fuites », et Lui se rendit compte que, bien sûr, le garçon ne pouvait pas voir Ailes.

Qui ajouta : « Tu as remarqué, en allant vers Moissac, comment les éperviers du Gers cèdent le ciel aux aigles du Quercy ? » Non, il n’avait pas remarqué.

Mais à l’aérodrome de Gandalou, en bordure du Tarn, il avait vu des vergers recouverts de mousseline tels des élytres d’avion très anciens ou des voilures de jadis, velums tendus sur les longerons des arbres et câblés au fuselage à nervures des troncs, quand un avion au sol ressemble à une voussure d’arc-boutant prête à s’élever dans l’axe de l’hélice comme sur une clef de voûte un envol d’arcature gothique. Il avait ouvert les Métamorphoses d’Ovide dans l’ombre de la petite tour de contrôle à toit jaune. Les Métamorphoses, le plus grand roman jamais écrit sur l’animalité humaine et les contorsions bestiales des passions politiques, ou comment l’homme trouve son absolution dans la férocité d’une pensée devenue sauvage.

Et il avait récité, alors qu’autour de Lui des gamins se préparaient à leur baptême de l’air, cette légende qui dans la suite des horreurs décrites par Ovide est comme une respiration, vite éteinte, de naïveté : « Comme l’adolescent s’était grisé du plaisir à monter dans les airs, il fut soulevé d’un désir fou : atteindre le sommet du ciel. Il prit son essor. Le Soleil immobile comme un point sur un « i » fit alors fondre la cire qui retenait ses ailes. Le jeune homme agita ses bras telles des branches inutiles à lui donner un appui sur l’azur. Il tomba droit comme la tombée d’un « i » dans la mer qui l’engloutit. Elle régurgita son cadavre encore paré de plumes qui murmuraient en bruissant, « mon père, mon père ! ».

Ailes finit son Perrier menthe, déposa dix centimes sur la table, « en obole ». Et disparut vers l’ancien orphelinat où Coco Chanel avait appris à tailler la toile, à créer la silhouette en « i », et à délaisser les plumes. Lui resta là, dans le soleil déclinant, en se jurant bien que la prochaine fois Ailes n’aurait pas le dernier mot.
Les aérodromes ont ceci de commun avec les églises qu’ils ont le ciel en partage. Aucun plan de vol et aucune carte Bossy ne vous donnera jamais les coordonnées de ces espaces de désir où les ailes fondent comme des voyelles, où la mer fatidique régurgite de jeunes hommes épris d’un plus haut.

Ailes avait laissé traîner un journal, La Montagne. Lui lut le gros titre : « Terreur islamiste ». Des soldats, noir-luisant et vif-argent de poissons volants, avaient jailli des vagues cireuses de la Mer Icarienne. Ils avaient mitraillé des touristes sur une plage. La mer avait régurgité, terribles, ceux qui croient au pouvoir des mythes et empruntent le vol des éperviers et des aigles. Sous leurs parasols, ces ailes prisonnières et accrochées à l’emplanture d’un pieu, les victimes venues adorer la mer trompeuse et le soleil illusoire n’avaient pas pris garde à l’avertissement que tout pilote apprend nuitamment : ce qui est fixe semble bouger, ce qui bouge est en réalité fixe. Les cierges, contre toute attente, se vendent à la boulangerie, et la guerre de religion sur une plage à bronzer.

Ailes avait encore eu le dernier mot. Il est temps, se dit Lui, que je la prenne en défaut.


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