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Ailes et Lui – chronique d’aviation (3)

jeudi 24 mars 2016, par Philippe-Joseph Salazar

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3 Vol de nuit à l’équinoxe –La Puntilla.

Lui se souvenait de son premier vol de nuit, en Argentine, au dessus de Mendoza – décollage de l’aérodrome de La Puntilla. Son instructeur avait patiemment attendu l’équinoxe automnal de l’hémisphère sud, hémisphère mythique, celui de Saint-Exupéry, celui de l’Aconcagua bloquant le ciel, impénétrable pyramide, mais pénétrée malgré tout, coup à coup d’ailes, par survols et par bonds, jadis.

Hécatombe d’aviateurs, la Cordillère : un avion y était comme une balle lancée dans un filet, il lui fallait trouver l’échancrure d’un escarpement, déchirer le rets d’un brouillard, se faufiler, passer enfin en se cognant aux poteaux. Souvent buter, culbuter, s’abimer et devenir, appareil et pilote arrimés l’un à l’autre, ossature et ossements. A l’école des cadets de l’air de Morón, dans la banlieue de Buenos Ayres, il existe un sarcophage de verre contenant les restes d’une telle avanie, le Nieuport 28-C-1 à jamais enserrant le corps pétrifié par les neiges du lieutenant Benjamín Matienzo, retrouvés l’un et l’autre trente ans après aux lèvres d’une moraine qui venait de les régurgiter. Quatre aigles des Andes en bronze veillent aux coins du cockpit d’outre-tombe.

Cette nuit, la saison australe hésitait, oscillait, vacillait sur le pivot de l’équinoxe, les vendanges s’accomplissaient dans l’écrasement des grappes violettes de malbec. La terre jutait du vin. Et puis trois jours après le temps s’arrêta brièvement, comme retenant son balancier sur le disque bleu de la pleine lune. Lui, en préparant son Cessna 172 Skyhawk, lampe rouge au front pour ne pas s’aveugler de lumière blanche car, la nuit, tout doit être rendu à la nuit, il imagina que l’équinoxe était une aiguille, une flèche, posée sur la lune vendémiaire comme sur un cadran céleste.

Vers la fin de l’après-midi Lui s’était promené dans la petite ville par les places carrelées de faïence, bordées de jacarandas, que rafraîchissent des fontaines. Des familles marchaient de front en mangeant des glaces. Des paysans défilaient avec lenteur, leurs fillettes enrubannées de rose et leurs gamins en short Nike fluo. Des ados mâles en petits groupes bavards, perchés sur des motocyclettes rouges. Des filles altières et blanches, tout en jambes et bustiers. Collée sur un réverbère, une affichette parmi une dizaine d’autres : Flaquitas y Pulposas, NUEVITAS ! Promo $100. Dollares ? Pesos. Plus tard, qui sait ? Non. Quand on va chevaucher un avion, on ne désire pas autre chose de la nuit.

Il était entré dans une salle de billards, sombre et fraîche, posée sous une haute coupole en bois vernis avec des arcs-boutants de madriers légers s’étoilant comme une armature de Zeppelin. Des fenêtres tamisées par de larges stores jaunes filtraient la lumière en plongeant la salle dans une pénombre déjà crépusculaire. La plupart des tables étaient encore recouvertes de grandes ailes blanches. Ici et là le rectangle vert d’une table illuminée par une suspension au néon. Installé sur une chaise Coca Cola, il avait observé les deux tables où le ballet des joueurs avait commencé. Il se leva et plaça un jeton sur le rebord de la table qu’il avait choisie, en hochant la tête vers le partenaire de son choix. Pilotage et billard ont du commun. Il s’agit de viser juste. Une bille est un avion, la canne est le pilote, la table est le ciel, le néon est la lune.

Le soir enfin venu, trente minutes avant le décollage, il se rendit à l’aérodrome. Une voiturette avait aligné les fanaux sur l’aérodrome du club, blancs sur les côtés, trois verts au début, trois rouges en bout de piste. Piste 04. Parfois, Lui avait-t-on dit, un vagabond qui vivait dans les buissons venait voler une lumière, et on la voyait courir dans la nuit, en zigzaguant. Ne pas suivre le chemineau. Ignorer la lumière vagabonde. N’être pas le vagabond de l’air. Aucun larcin n’est permis au pilote qui monte dans la nuit au dessus de Mendoza et qui n’a jamais senti les Andes frémir comme une ogresse qui se tournerait sur sa couche, faisant trembler le sol, sous les ailes fragiles. Ce n’est que le vent qui roule encore de la Cordillère, une vague de vent qui déboule et se déroule sur la terre recrue de la chaleur du jour qu’elle exhale enfin, et va s’assoupissant. De nuit le vent tombe, mais jamais tout de suite. Il faut attendre, parfois une heure, comme on patientait jadis à entendre ses parents dormir, pour s’éclipser par sa fenêtre et descendre dans la nuit fumer une cigarette.

Patience encore à attendre que les yeux diurnes s’acclimatent à la vision nocturne, et patience à laisser l’ouïe s’affiner au moindre bruit, que l’extinction du regard rend plus aigüe. Le cri d’une chouette perce la pénombre. Les odeurs de la piste gagnent en acuité, le goudron du tarmac lâchant la chaleur du jour, l’âcreté des moteurs et le parfum de l’essence qu’on vient de drainer un peu et de sentir pour vérifier, au nez, qu’elle a le parfum du bon octane. Le corps du pilote devient un nouveau sensoriel. L’avion se prépare ainsi pour la parade nocturne.

La nuit des aviateurs commence exactement quinze minutes après la nuit de ceux qui dorment, dînent, font l’amour, ou rien. La nuit des aviateurs jadis était une nuit de sextant, quand le navigateur, par un dôme, repérait les étoiles et guidait le pilote. Avant le GPS, un navigateur connaissait les cinquante-sept étoiles et, au nord, leur maîtresse, l’étoile polaire. La nuit était jadis numineuse et nombreuse. Elle est désormais pointillée de simulacres. Sauf pour un vol de nuit, avec six cadrans et une radio.
Lui regarda donc le ciel austral et compta sept étoiles, et la lune. Maigre récolte d’étoiles en cette pleine lune des moissons, n’était, scellant la voûte, la toujours énigmatique Croix du Sud. Il mit l’allumage. Il fallait monter dans la nuit.

A quatre mille pieds l’instructeur lui dira de simuler une panne d’alternateur. Plus d’électricité, plus de lumière factice, celle des hommes. Seule, la lumière astrale. Au dehors, la lune jettera sur la terre un voile d’obscure clarté ; dans l’habitacle elle gravera, comme l’acide pénètre dans l’incision faite par le burin, les instruments de bord. Chaque aiguille, du badin, du variomètre, de l’altimètre et même la bille noire qui indique une glissade, un lacet, un débordement, se trouvera réduite à sa plus simple expression : l’ombre blême d’une marque à épier. Quand les instruments se rallumeront, pâles loupiotes, et qu’il réenclenchera la lampe rouge, il aura gardé le cap et l’altitude. Il aura volé non pas en aveugle mais en voyant, car la nuit fait voir tandis que la lumière aveugle. On peut regarder la nuit face à face, dans les yeux, on ne peut pas fixer le soleil.

Et Lui, après l’atterrissage, se dira : la nuit, en haut, on s’aperçoit que piloter c’est réellement oublier que le sol existe, réduit à des éclats, des ombres, des riens troubles, avec pour seul trait d’union la cadence du moteur. La nuit, en vol, on écoute le râle amoureux des pistons saisis de combustion sous les culasses, de l’étincelle à l’échappement des gaz brûlés. C’est au cœur du moteur que se logent la lumière du jour aboli et l’amour de l’avion pour son pilote.
Sur le bord du tarmac Lui discerna une ombre sur talons aiguilles. Ailes ? La nuit, elle a d’autres chats à fouetter.


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