Influenceurs Le dico Idéathèque Couveuse Panorama

Ailes et Lui – chronique d’aviation (4)

lundi 30 mai 2016, par Philippe-Joseph Salazar

JPEG - 15.5 ko

4 La route des eucalyptus – Morningstar.

Une route bordée d’eucalyptus centenaires mène à l’aérodrome de l’Etoile du Matin. C’est son nom : l’aérodrome de l’Etoile du Matin.

Un aérodrome était jadis une anti-cité

Jadis, vers 1930, quand on pouvait entendre les paquebots corner fort dans la rade à l’approche du port, avant que la ville en s’étalant ne déglutisse les brises des voyages dans la tripe des faubourgs, il s’appelait, à l’ancienne, le parc aérien du Mont aux Vaches. Il était né, ce ruban de terre mal orienté 02-20, décalé par rapport aux vents dominants, celui du sud-est qui déchire de rafales en été le ciel et celui du nord qui, l’hiver, bloque soudain l’horizon sous les enclumes noires des « charlie bravos » - les cumulo-nimbus, ou CB - quand le tonnerre martèle le ciel, il était né à l’écart de la ville, en rase campagne. On avait effrayé à la hache une forêt d’eucalyptus bleus, on avait labouré la terre de glaise rouge, on avait compacté le sol, on avait humilié la terre pour que, dans cette saignée, elle s’ouvrît au ciel et que, comme très-jadis Gaia accueillait la semence d’Ouranos dont elle enfanta Cyclopes et Titans, ce simple sillon de terre fît jaillir des machines volantes.

Un aérodrome était jadis une anti-cité : port sans rivage autre que l’Ouranos immense, piste sans accès autre que l’impératif de se poser sur les numéros et de décoller avant la ligne fatale, corps plongés dans la troisième dimension, la nuit et le jour décalés de quinze minutes. Un pilote veut de l’air froid et sec et laisse aux plagistes la chaleur humide de l’été. Un aérodrome n’est pas un lieu de loisir.

De ce rituel originel de l’élagage et du traçage ne restent aujourd’hui, en bordure d’une autoroute affairée, que ces eucalyptus dressés où passe la route qui mène à l’aérodrome de l’Etoile du Matin. Titans gardiens du rite de fondation ils ont mémoire des coups de serpe que la météo donna dans un ciel serein du matin pour le rendre sauvage le soir, et fit tomber des amis, gouttes de sang sur les feuilles de la forêt.

Mike, volant le regard dans les étoiles par temps lucide et vent apaisé, fut pris dans l’étoupe humide et subite d’un brouillard vespéral. Avec lui tomba un gamin de seize ans dont c’était le baptême de l’air. Tombèrent, droit, dans leur avion planté, hélice la première, en la tourbière d’un marécage. Le père devint fou, se cogna la tête aux murs du clubhouse et maudit ciel et terre – scène de démence très ancienne, évoquant par le Tartare qui avait englouti son fils, la colère de Gaia dont Ouranos exigeait qu’elle précipitât ses enfants au plus profond de l’en-deçà.

Orgie et moto cross

Le long de la route aux eucalyptus, sur le côté ouest de ses sous-bois, entre les troncs blancs et gris qui s’écaillent, des filles se livrent aux automobilistes dans des huttes improvisées. Orgie réglée par le moment de la journée, le jour de la semaine et le jour de la paie mensuelle. Le dieu paillard, Pan, fils de Gaia, veille sur cette bacchanale sylvaine. Des chèvres parfois s’égaient dans les ronces. Car d’un coup, par cette sortie d’autoroute, le citadin peut traverser le miroir, rejoindre l’anti-cité, et jouir bestialement, et puis repartir comme si de rien en contournant le Mont aux Vaches, et replonger dans la ville. Parfois en approche sur 02, au dessus des alcôves feuillues d’orgie, on est tenté de klaxonner. Mais un avion ça ne corne pas. Pan oui. Un Cessna ou un RV, non. Nous vrombissons en réduisant les gaz.

Ailes regarda Lui : « Ah c’était vous hier matin ? » « Non, d’ailleurs vous étiez ailleurs … à regarder la Zone ». Elle descendit de la voiture et partit vers les sous-bois.

De l’autre côté de la route, à l’est, entre les eucalyptus et la campagne qui commence à vallonner, on a aménagé un terrain de moto cross. La Zone. A coup d’arbres abattus, de talus et de remblais, d’échafaudages de pneus de camions et de souches, en ouvrant ses ornières et en terrassant ses tremplins, la Zone accueille, chaque fin de semaine, des dizaines de jeunes bikers, des lycéens souvent, qui sautent, virevoltent, se catapultent, rugissent, râlent. Armés de dorsales, genouillères, minerves, coques thoraciques, fourmilière saisie de folie devant l’arrivée d’un tamanoir, ce sont de minces créatures fantastiques qui bataillent avec la boue et la pesanteur comme dans un combat chthonien pour s’extraire de la glaise, et s’envoler, juste un bref instant, par delà une butée. Voler, presque. Jadis on disait que les Pygmées, peuple fils aussi de Gaia, bataillaient contre les grues voraces sur les bords du Nil.

Là, se dit Lui en refermant l’Iliade, ces sont les pygmées qui chevauchent les bêtes. Ailes reparut, des jonquilles à la main. « Vous montez ? ».

Comment nommer une étoile ?

Au bout de la route des eucalyptus, par delà une barre d’arbres très hauts qui rend ardue l’approche sur 20 – après cette futaie soudain l’air s’affale, et l’avion perd immédiatement de l’altitude au moment où il faut rester sur ses marques, à 100 pieds –, s’étendent le terrain de polo et un ranch d’autruches, sur les premiers contreforts du Mont aux Vaches.

Lui y emmène Ailes déjeuner. Le chef prépare des steaks d’oiseau sauce moutarde, et pommes frites. Il porte une grande toque. Les touristes chinois apprécient. Et commandent des nouilles. Un jour Lui le vit jeter sa toque par terre, de colère.

« Savez-vous qu’une fois une bonne douzaine de volatiles sont morts d’une crise cardiaque ? » « Ah bon », dit-elle, en coupant une mince bouchée d’autruche, saignante. « On avait averti le fermier du rally, il avait oublié de les mettre dans l’enclos de l’autre côté. » « Et vous avez fait exprès de les effrayer ? » « Pourquoi dire ça ? Non, on ne pouvait pas faire autrement ».

Ailes posa fourchette et couteau. « Si, vous auriez pu utiliser 02 ».

Lui fut stupéfait. Il ne trouva à répondre que ceci : « Là, nous aurions pu vous effrayer … »

« Question de point de vue. Et goujat », répondit Ailes. Elle se leva et disparut en direction du terrain de polo où des cavaliers jouaient du maillet en grands arcs de cercle théâtraux, mi-hommes, mi-chevaux.

Lui se souvint alors du problème qu’un philosophe très sérieux, allemand peut-être, avait posé au sujet de l’Etoile du Matin : « Certains peuples la nomment l’étoile du matin, d’autre l’étoile du soir. Ils sont persuadés que s’il existe, ailleurs, sur une autre face du monde, une étoile du matin elle ne peut pas être la leur, leur brillante étoile du soir qui souvent se jumelle avec la lune. Pourtant un scientifique, l’œil collé au télescope et la main sur un livre d’astrophysique, leur démontrerait par a+b que c’est le même astre. Ils diraient, oui, d’accord, mais c’est l’étoile du matin – ou du soir ».

La route bordée d’eucalyptus menant à l’aérodrome de l’Etoile du Matin aurait pu conduire à celui de l’Etoile du Soir. Mais voilà, se fit-il à Lui-même la remarque, Ailes m’aurait tout de même répondu : « Question de point de vue ».

Et ajouté : « Goujat ».


Poster un nouveau commentaire
Disponible en librairie ou sur notre boutique

Boutique
Nous ! | | CGU | Archives | Administration
Copyright © 2009 - 2016 Cicero| Tous droits réservés
La reproduction totale ou partielle sans permission est interdite.