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Alan Moore, le pop magicien

dimanche 20 juin 2010, par Rémi Sussan

Tags : BD , Comics

Alan Moore est le scénariste de BD cultes Watchmen ou From Hell. Il pratique également la pensée magique qui, contrairement à un pays comme la France, bénéficie d’un statut philosophique en Grande-Bretagne.

2009 aurait pu être l’année Alan Moore. Mais Moore en a décidé autrement. Au mois de mars 2009 est sortie l’adaptation cinématographique de sa plus célèbre bande dessinée, Watchmen, une histoire de superhéros fatigués à la morale ambiguë, dont on a dit qu’elle avait révolutionné le genre comics. Mais Moore, conformément à son habitude, ne veut rien avoir à faire avec les productions hollywoodiennes tirées de ses travaux. Il refuse de laisser son nom au générique, voire de toucher le moindre cent au titre de droits d’auteur sur ces films. Cela fut déjà le cas avec V pour Vendetta, La Ligue des gentlemen extraordinaires, ou From Hell, tous pourtant devenus des blockbusters notoires, avec des vedettes comme Nathalie Portman, Sean Connery ou Johnny Depp.

Au lieu de se prélasser devant la piscine de la villa de Malibu qu’il aurait pu s’offrir s’il s’était montré plus conciliant avec l’industrie du cinéma, le scénariste aux allures de prophète gothique a préféré se retirer dans sa chère cité ouvrière de Northampton (Angleterre) qui l’a vu naître en 1953. Il s’y livre entre autres à sa passion, la magie rituelle, trouvant sans doute au final les 72 démons de la Goetia moins effrayants que les agents carnassiers aux dents blanches de Los Angeles.

Une telle intransigeance a souvent valu à Alan Moore la réputation d’écrivain reclus. Mais contrairement aux Salinger ou Pynchon, Moore est partout. Il multiplie volontiers les interviews, et sa silhouette fiévreuse se profile sur le net et les publications, spécialisées ou non. Un film lui a été consacré, une interview d’une heure et demie, le Mindscape of Alan Moore est sorti en DVD en 2008
Mais le cinéma, Moore déteste. Rien n’est plus détestable à ses yeux que de voir dans la BD un cinéma du pauvre, dont l’aboutissement le plus désirable serait de se retrouver sous la forme de « vraies » images animées sur grand écran. Au contraire, il voit dans le comics un moyen d’expression spécifique, intraduisible en langage cinématographique : véritablement infilmable. Il avait déjà réussi à convaincre Terry Gilliam de ne pas adapter les Watchmen, et l’ex Monty Python s’était rendu aux arguments de l’auteur.

« Ce que nous avons créé avec les Watchmen sur le papier serait franchement horrible, sensationnaliste ou déplaisant s’il fallait l’interpréter littéralement au moyen du cinéma, affirme Alan Moore dans une interview accordée au Guardian. Lorsqu’il s’agit seulement de lignes sur le papier, le lecteur contrôle l’expérience. C’est un tableau vivant, et cela donne la distance nécessaire. C’est différent lorsque vous êtes captés dedans à 24 images par seconde [1]. »

Loin d’être un média au rabais, le comics remplirait une fonction psychologique unique : « Une chose importante avec ce médium, c’est qu’il a été prouvé que les comics sont en fait le meilleur moyen de diffuser l’information de manière à ce que les gens la retiennent et s’en souviennent. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le Pentagone [2]. »

Depuis ses débuts, Alan Moore n’a eu de cesse de repousser les frontières du genre. Ainsi, ses Watchmen renouvellent un mythe qu’on croyait usé jusqu’à la corde en présentant un groupe de super-héros, fatigués, retraités et à la moralité pour le moins ambiguë. La Ligue des gentlemen extraordinaires, pour sa part, constitue un labyrinthe intertextuel, dans lequel se rencontrent la plupart des personnages fictifs de la littérature du xixe siècle : Nemo, le docteur Jekill, etc. Promethea est une réflexion sur le statut de l’imaginaire en même temps qu’un traité de magie hermétique. From Hell, outre une plongée encyclopédique des souterrains de l’Angleterre victorienne, propose une exploration fouillée du Londres mythologique et fantastique. Un exercice de dérive psychogéographique que Moore apprécie particulièrement, puisque son premier « vrai » roman, Les voix du feu, relate l’histoire rêvée de sa chère cité de Northampton. Une de ses dernières œuvres Lost Girls, illustrée par son épouse Melinda Gebbie, a bien failli ne pas être traduite en Français. Cette BD, dont l’ambition selon les dires de Moore, est de redonner ses lettres de noblesse artistiques à la pornographie, met en scène les émois sexuels de la jeune Alice d’Alice aux pays des merveilles, de Wendy Potter de Peter Pan et de Dorothy Gale du Magicien d’Oz. L’éditeur français, Delcourt, a hésité un temps à publier un album aussi outrageous, et publié finalement en 2008 Filles perdues.

Saturation informationnelle et culture humaine

La complexité, un ingrédient qu’on n’associe pas nécessairement toujours à la BD est une caractéristique fondamentale de la narration d’Alan Moore. Elle constitue selon lui un élément indispensable de toute création contemporaine :
« Je pense que nous sommes près d’un point d’ébullition culturelle, explique-t-il dans une importante interview pour le site Salon.com […]. Je crois que nous approchons du moment où la quantité d’information que nous recevons va devenir exponentielle, et je ne suis pas certain du type de culture humaine qui existera au-delà de ce point. Mais cela arrivera plus tôt qu’on ne le pense et la différence qui interviendra entre nous et ceux qui vivront après un tel événement sera bien plus importante que celle qui nous distingue des sociétés de chasseurs-cueilleurs dont nous sommes issus. »

Un point de vue sur l’avenir de l’humanité qui n’est pas sans rejoindre certaines des spéculations de milieux scientifiques ou technologiques sur la « Singularité », ce moment où l’accélération du progrès sera devenue si foudroyante qu’il est impossible de prévoir quoi que ce soit de ce qui suivra.
« L’ideasphère »

Avec des idées aussi futuristes, comment ne pas s’étonner que cet auteur ait choisi sa principale source d’inspiration dans une discipline des plus archaïques ? Depuis 1994, Moore s’est en effet découvert une nouvelle vocation, une nouvelle identité. Le voilà qui se proclame magicien ! Pour un artiste reconnu, revendiquer la pratique de la magie, peut paraître incongru, surtout en France, où le mot n’évoque que des pratiques charlatanesques voire sectaires. Dans les pays anglo-saxons, la magie s’est constituée en un courant culturel bien distinct : on ne peut comprendre les œuvres du poète et dramaturge William Butler Yeats, de l’écrivain William Burroughs ou du cinéaste d’avant-garde Kenneth Anger si on fait abstraction de leur intérêt profond pour les arts magiques. L’identité de la magie et de l’art n’est pas une idée neuve. Lorsque William Butler Yeats reçut, par sa femme, une série de « messages » émanant « d’esprits désincarnés », et qu’il demanda s’il allait devoir passer sa vie à mettre en forme et comprendre ces obscures et souvent incohérentes communications d’outre-monde, il lui fut répondu « Non, nous sommes venus te donner des métaphores pour la poésie. »

La religion de la marionnette Glycon

Quant à William Burroughs, il considérait ouvertement sa technique de « cut-up » comme un moyen oraculaire d’accéder à une connaissance d’un type supérieur, voire d’influer sur les événements. Chez Moore, la magie consiste avant tout en un voyage au sein de l’univers des idées, un lieu où la différence entre la fiction et la réalité est abolie. De fait, la magie est un outil pour explorer cet océan informationnel qui fascine tant le scénariste de comics. Elle lui procure la métaphore d’un espace mental qu’il nomme « l’Ideasphere ». « La créativité est en elle-même un processus magique. C’est tirer quelque chose à partir de rien. Sortir un lapin d’un chapeau vide [3]. »

Cette remise en cause du rapport entre fiction et réalité, Moore revendique une religion cynique, vénérant une divinité serpent romaine, nommée Glycon. Elle eut droit à sa séquence historique de gloire avant que le philosophe Lucien ne dénonce la supercherie et ne prouve, à la grande déception des fidèles, que Glycon n’était qu’une marionnette en tissu. « Pour moi je trouve ça parfait. Quitte à avoir un dieu, autant que ce soit un canular et une marionnette, car ainsi je ne vais pas me mettre à croire qu’une marionnette a créé l’univers ou quelque chose de dangereux », grince Alan Moore [4]. Une démonstration d’humour tordu bien dans la lignée de la pensée magique. Il ne faut pas oublier qu’Hermès est également un dieu farceur, un « trickster », le dieu des voleurs.
En hommage à Glycon, Moore a créé son propre culte, le « Moon and serpent grand egyptian theatre of marvels », en réalité un prétexte à performances artistiques et spectacles multimédias divers. Avec Steve Moore, autre magicien auteur de comics (sans lien de parenté), il travaille à la publication de son propre grimoire, le Bumper Book of Magic, qui sera selon lui le premier grimoire destiné à un marché de masse. On sait encore peu de chose de ce futur ouvrage, sinon qu’il combinera probablement fiction, théorie et pratique de la magie, histoire des grands occultistes comme John Dee ou Cornelius Agrippa, qu’il contiendra un temple portatif, un jeu de société basé sur la Kabbale, et peut-être même un Tarot. Surtout, il cherchera à traduire le sentiment d’émerveillement propre à la magie, souvent bien peu exprimé par les « occultistes » contemporains : « Nous avons voulu nous débarrasser de l’atmosphère prétentieuse, ténébreuse et gothique dans laquelle les gens semblent désireux d’enfermer la magie. Nous pensons que la magie est quelque chose de profond, d’humain, de magnifique et parfois de très, très amusant, et nous voulons faire un livre qui reflète cela », martèle Alan Moore [5].

Une telle abolition de la distance entre la fiction et la réalité ne constitue en rien une échappatoire aux difficultés et souffrances du monde réel. Moore l’artiste engagé, qui dénonçait avec tant de vigueur le thatchérisme dans V pour Vendetta n’a pas disparu.

« Pour moi la magie est une chose très politique, c’est la politique ultime. Vous ne vous demandez pas seulement comment l’État est gouverné, vous questionnez la réalité, les fondations sur lesquelles elle est bâtie [6] ».



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