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Albert de Médina, le comédien que François Mitterrand, Marguerite Duras et Edgar Morin ont voulu assassiner

mardi 18 août 2009, par Emmanuel Lemieux

Avec sa disparition survenue le 5 août dernier, et non pas en 1944 comme prévu, se tourne une page polémique et énigmatique de l’histoire de la résistance française.
Le journaliste Pierre Péan, auteur d’Une Jeunesse française, se souvient d’un « homme traqué, inquiet et profondément marqué par cette histoire. »

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Le résistant Morland alias François Mitterrand. (Portrait de Gabriel pour L’Agence Idea)

« Quoi ? Il était encore vivant ! » s’exclame le journaliste Pierre Péan, lorsqu’on lui annonce le décès survenu le 5 août dernier à Paris d’un vieil homme de 90 ans, acteur de profession, ancien résistant par vocation. Il aura été le dernier enquêteur à pouvoir l’interviewer en 1994. « Lorsque je l’ai vu, il était inquiet, mal à l’aise. Comme traqué. Cette histoire l’a profondément, totalement marqué », raconte Pierre Péan. Dans « Une Jeunesse Française » (Fayard) le journaliste ne révélait pas son nom, mais restituait la haine toujours intacte de son interlocuteur pour François Mitterrand, cinquante ans après que le chef du réseau de résistance l’a fait condamner à mort. « Savy », résistant du MRPGD (Mouvement de résistance des prisonniers de guerre et déportés) avait été au cœur du soupçon en 1944. Avec son ami, Jacques Bourgeois, était-il par désinvolture ou bien traîtrise, en train de servir le réseau sur un plateau à la Gestapo ? Albert Médina aura survécu soixante-cinq ans à une tentative d’assassinat instruite par Edgar Morin, Marguerite Duras et décidé last but not least par François Mitterrand. Pierre de Bénouville commandita l’exécuteur. « Savy » doit sa survie et l’évitement des balles du résistant Voltaire Ponchel, ainsi que Jacques Bourgeois et le gestapiste Charles Delval, parce que ce jour-là, le 19 août 1944, éclata l’insurrection parisienne. Dans les jours et la confusion qui suivirent, « Savy » trouva plus opportun de rejoindre la 1ère Armée, puis le maquis de l’un de ses amis de théâtre à Pontarlier (Haut-Doubs).

« Le jeu de la vérité et de l’erreur »

Deux acteurs-clés et amis depuis la résistance dans le réseau Charrette (Michel Cailliau, neveu du général de Gaulle) sont encore vivants : le philosophe Edgar Morin et l’ancien plus jeune ministre gaulliste et actuel doyen du Conseil Economique, Social et Environnemental Philippe Dechartre. Le premier campe encore sur ses soupçons, estimant au mieux des comportements graves de légèreté dans un contexte de clandestinité, le second n’a jamais cru à la culpabilité de « Savy ».

« Que peut-on dire sur lui ? Paix au mort », réagit le philosophe, fidèle à son éthique de la guerre et de la paix : « En temps de guerre, on tue, dès que la paix arrive, on épargne ». Reste que c’est Edgar Morin lui-même qui a vendu la mèche dans son livre « Pour sortir du XXe siècle » en 1981. L’histoire ne serait jamais sortie du cercle des résistants du MNPGD.

Tiré du chapitre intitulé « Le jeu de la vérité et de l’erreur », page 303-304 : « Au printemps 1944, convaincu qu’il y avait dans le mouvement deux agents « retournés » par la Gestapo, devenu mouchards, je voulus persuader nos dirigeants de les supprimer. Je n’avais aucune certitude, ou plutôt, ma seule certitude était que ce serait par imprudence, qu’ils étaient la cause de l’arrestation d’un grand nombre de camarades et représentaient une menace permanente pour nous. »

Pierre Péan témoigne : « Lorsque Savy que j’ai rencontré à la toute fin de son existence, m’a parlé, il a exprimé tout son mépris pour Mitterrand et pour Marguerite Duras, mais rien sur Edgar Morin, pas un mot. »
Le comédien de théâtre Albert Médina (« Savy ») et le critique musical Jacques Bourgeois (« Bourgeois ») occupent des fonctions importantes dans l’organigramme parisien du réseau MNPGD : respectivement nommé depuis le 2 février 1944, secrétaire général et responsable de la zone Nord. Edgar Nahoum-Morin, lui, est responsable du secteur « Renseignement Allemagne ». Prisonniers dans le même stalag, « Savy » et Bourgeois vivent dans le même appartement au 171 rue Ordener (18e). Trop atypiques, trop ostentatoires, trop artistes désinvoltes : ils accumulent rapidement les soupçons.

La haine de Marguerite Duras

La future romancière Marguerite Duras, qui est aussi du réseau qui vient de fusionner avec celui de « Morland » alias François Mitterrand pour former le MNPGD (Mouvement National des Prisonniers de Guerre et déportés), n’est pas pour rien dans la remontée d’informations graves sur le compte de « Savy » et « Bourgeois ».
Durant trois mois, Marguerite Duras a approché Charles Delval, le gestapiste le mieux informé du réseau Morland, pour tenter de lui soutirer des informations sur Robert Antelme, son mari d’alors déporté pour fait de résistance. D’elle, surgiront les premières informations troublantes sur « Savy » et « Bourgeois ».

Pourquoi les a t-on vus entrer dans le Soldatenheim de la place de Clichy ? Comment se propage cette rumeur qu’ils roulent pour les services secrets nazis, l’Abwer III-F ? Est-il exact que les Allemands ont perquisitionné leur appartement ?
Edgar Morin s’entretient avec Morland-Mitterrand en personne et expose ses doutes sérieux envers ses propres responsables de la zone Nord. La liquidation du tandem est décidé.
Interrogé en 1994 par Pierre Péan, Albert de Médina exposera sa version des faits : Charles Delval le guestapiste a pris un malin plaisir à la charger auprès de Marguerite Duras parce qu’il était juif.

Arrêté durant l’insurrection parisienne et conduit à l’hôtel des corps-francs du MNPGD de la rue du Renard, Bourgeois nie totalement une quelconque trahison. Philippe Dechartre débarquant d’Alger fera libéré son ami. Edgar Morin l’ayant vu avec Dionys Mascolo, cadre du MNPGD lui aussi et amant d’alors de Marguerite Duras, préfère que l’on n’aille pas plus loin : « A ce moment-là, j’ai pensé et dit à Dyonis : Bah, maintenant c’est fini, on ne va pas faire justice nous-mêmes. Je laisse tomber, je m’en fous. »

Comme à Pierre Péan, Philippe Dechartre a répété sa conviction : « Il y avait beaucoup de haines dans le mouvement. Tout ce que raconte Marguerite Duras est faux. » Pierre Péan à IDEE A JOUR : « En replongeant dans mes notes, je réalise des années après combien le comportement de Marguerite Duras dans la résistance mêlée au règlement de ses affaires personnelles a été d’une rare méchanceté et perversité. »
Cette histoire sera tenue secrète jusqu’en 1981. Dans les mémoires de résistance d’un Michel Cailliau, Bourgeois et « Savy » comme tous les autres ont le droit à des mentions élogieuses.

Le ou les traîtres du MNPGD n’ont jamais été clairement identifiés –il y en a eu, c’est la seule certitude. Albert de Médina a continué à mettre en scène et joué au théâtre, mais aussi au cinéma. Ironie du sort : on le voit comme silhouette dans « Mon Oncle d’Amérique » d’Alain Resnais, par ailleurs fin adaptateur d’une certaine Marguerite Duras.

« Le jeu de la vérité et de l’erreur » lui continue. Eternellement.


Repères :

A lire :
« Pour entrer dans le XXIe siècle » (anciennement « Pour sortir du XXe siècle »), d’Edgar Morin, Paris, Points-Le Seuil, 2004.
Une jeunesse française, de Pierre Péan, Paris, Fayard, 1994.
Histoire du MRPGD, de Michel Cailliau, Paris, auto-édition et diffusion restreinte, 1987.
Edgar Morin L’Indiscipliné, d’Emmanuel Lemieux, Seuil.


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