Alexandre H. Mathis sort Outre tombe

Le 22 août 2018, par Francis Moury

Un critique de cinéma a visionné les 7 heures du film Outre tombe, signé Alexandre H. Mathis, seigneur des ombres de l’underground français.

#Culture

Cinéma. Sur Outre tombe (France, 2018), le film-roman d’Alexandre H. Mathis

Argument du scénario
Sud-Ouest de la France, 2018, Clairac, Tonneins, rives de la Garonne et bien d’autres lieux, y compris la mer près d’Antibes.
Le fantôme de Catherine Lapeyre, condamnée et exécutée en 1662 pour sorcellerie, réapparaît de nos jours. Elle ne sait plus où elle se trouve, étrangère dans notre monde contemporain dont certains aspects la déroutent (gare de train et train lui-même, panneaux de signalisation, avions dans le ciel, etc.). Au cours de son errance à travers des champs, des rives, des chemins, des ruelles et des rues de villages, des monuments ou des ruines, seuls les animaux plus ou moins familiers, certains fragments de souvenirs, de curieux signes et un étrange templier, se manifestent. Comme autant de points de repères dans ce labyrinthe mental dont elle est prisonnière... à jamais et pour toujours ?

Critique

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ALEXANDRE MATHIS, SEIGNEUR DES OMBRES. Son Outre Tombe, film de 7 heures (encore invisible mais présenté en juillet au festival de Clairac) qu’il vient d’achever au bout de deux années de travail de fourmi ? " Un film d’anticipation dystopique glacial tournant au cauchemar infernal dans un décor post-apocalyptique (puisqu’il s’agit tout de même bien de ça).... Quelque chose de cet ordre, et de temps parallèles, en quelques mots, d’éternité auxquels l’héroïne n’arrivera pas à échapper. D’ailleurs on peut supposer (la fin est ouverte) que toute autre personne peut avoir subi le même sort funeste sans que personne d’autre ne le sache." Cinéphile et cinéaste, Alexandre Mathis (né en 1948) est le seigneur des ombres, celles des salles de cinéma, de l’underground, des univers déjantés et des figures floues ou floutées par le temps. On lui doit deux beaux livres, un biopic sur un fait divers des années cinquante, taillé comme un bijou noir, Les fantômes de M. Bill (Léo Scheer) et LSD 67, fresque époustouflante de la contre-culture française des années soixante (Serge Safran éditeur). Portrait : Raphaël Gaillarde.

Outre tombe d’Alexandre H. Mathis est un film fantastique expérimental (inédit pour l’instant mais dont l’ampleur devrait rapidement lui valoir une distribution) que j’ai eu le privilège de découvrir en avant-première.

Tourné en 2015-2016 en Aquitaine et à Antibes (les plans de mer, vers la fin, ont été filmés devant la maison de Nicolas de Staël), le montage de ses 418 minutes (pratiquement 7 heures de projection, donc) a duré deux ans. Mathis est ici producteur-réalisateur-auteur : dans le cadre du cinéma traditionnel, peu de cinéastes pouvaient cumuler les trois postes (qu’on songe à Samuel Fuller que Mathis et moi aimons tous les deux) mais c’est le privilège du cinéma expérimental de le permettre plus aisément. Le montage est cosigné Mathis et Alain Deruelle, un nom que les connaisseurs du cinéma-bis populaire français d’exploitation des années 1970-1980 connaissent. Alexandre H. Mathis n’étant autre que Paul-Hervé Alexandre Mathis, donc n’étant autre que le Paul-Hervé Mathis, le critique dans la revue Écran (où il défendit peut-être le premier en France dans une revue généraliste un film fantastique de Dario Argento sans parler de ses amples études d’histoire du cinéma sur Edgar Poe à l’écran) et auteur des deux seules monographies publiées sur le cinéaste José Benazeraf, on peut avoir une idée abstraite et a priori du film. Elle se concrétise charnellement sous la mignonne forme de sa vedette Paméla Stanford qui anime le film du début à la fin : poétique fantôme (d’une personnalité historiquement datée) aux réactions pourtant si humaines mais régulièrement décalées, étranges... fantômatiques en somme !

Outre tombe est plastiquement beau dans l’ensemble comme dans le détail. Ses équidensités confèrent souvent une texture argentique d’origine à l’image ; sa colorimétrie est savamment dosée et retravaillée ; le travail sur le son est aussi sophistiqué que celui sur l’image. La séquence des tournesols (sur laquelle tous les avis concordent : elle est magnifique), les plans de la Garonne l’hiver dans le brouillard, la poétique des ruines, la poétique des animaux (notamment un chat noir qu’Edgar Poe n’eût pas renié) : tout cela est perçu par le spectateur à travers le regard de l’héroïne même (voire même... surtout !) lorsqu’ils sont filmés, en apparence, objectivement. Avec simplement une actrice vedette (au regard qui traverse l’écran et aussi les apparences) et un casting secondaire réduit au minimum, Mathis s’attache à filmer l’espace, traversé parfois de voix off mnémoniques, d’intertitres (surtout dans la dernière partie : l’Inferno de Dante et le poète Théophile de Viaux sont, parmi d’autres, convoqués sans parler des intertitres originaux écrits par Mathis lui-même) réparties autour d’elle. Les décors sont réels et les extérieurs réels aussi : ce film assez magique a été tourné hors studio, hic et nunc.

Les éléments ouvertement fantastiques (le templier et son épée) ne valent pas, à mon avis, les éléments réalistes poétiques (extérieurs naturels et animaux) progressivement détournés et métamorphosés à mesure qu’ils deviennent objets du récit, reflets du récit, vus par le fantôme. Mathis joue constamment sur le rapport subjectif / objectif de la perception, la nôtre et celle de Catherine Lapeyre. Ce train qui passe comme un météore, cet avion qui traverse le ciel sont à-rebours dans sa perception : étranges ; ils étaient familiers dans la nôtre mais cessent bientôt de l’être ! Il y a métamorphose du réel qui s’opère donc, à mesure que le film déroule ses prestiges et ses vénéneux sortilèges. Son fantastique est avéré en cela, autant que par son argument narratif. On est dans un territoire au fond assez vierge, quelque part entre les icônes qu’étaient Barbara Steele, la vedette de La Sorcière sanglante [I Lunghi capelli della morte] (Ital. 1964) d’Antonio Margheriti et d’autres icônes tout aussi midi-minuistes d’esprit, tout autant « seventies » puisque Mathis a connu certains cinéastes expérimentaux des années 1960 et 1970 dont Benazeraf, somme toute, n’est pas le moins sulfureux ni le plus connu non plus.

En arrière-plan du film de Mathis, l’amour fou des surréalistes et de l’historien du cinéma Ado Kyrou

L’actrice Pamela Stanford établit, du fait de sa seule charnelle présence (confrontée à quelques « images hurlantes » d’elle-même en 1976 provenant d’un autre film expérimental de Mathis, ici remontées, ici refilmées) une liaison, un lien au sens à la fois internautique et cinématographique, entre ces esthétiques parallèles, voulues comme telles. Le temps est, à vrai dire, autant que l’espace, le sujet d’Outre tombe dont l’équation pourrait être Cinéma = image + mouvement, comme le voulait, en son temps la structuraliste Yveline Baticle qui, hélas, oubliait le son pourtant existant dès l’origine puisque le cinéma muet était accompagné de musiques durant les projections. Ce second degré d’histoire du cinéma existe assurément mais il n’est pas nécessaire à la compréhension ni à l’aperception pure de cette authentique Aventure impersonnelle (titre d’un des plus beaux recueils de contes fantastiques de l’écrivain Marcel Béalu) qu’est, à sa manière, aussi Outre tombe.

En arrière-plan, on y trouve tout du long un vieil ami : l’amour fou des surréalistes et de l’historien du cinéma Ado Kyrou. Il se passe ici, assurément, très bien de la syntaxe usuelle du cinéma d’exploitation. Pas de zoom obsédant comme chez Antonio Margheriti ou comme chez Mario Bava mais une mise en scène naturelle, dépouillée, dénudée, dreyerienne (la référence n’est pas fortuite car Mathis a réalisé en 2015 un Vampyr qu’il faudra bien un jour découvrir afin de pouvoir enfin le comparer avec son homologue danois de 1932, d’autant plus qu’il se revendique « film d’épouvante expressionniste » !), fordienne, hawksienne simplement appliquée à un sujet qui n’est pas fordien ni hawksien ni dreyerien (encore que, concernant ce dernier, en cherchant bien on pourrait trouver une ou des correspondances mais son oeuvre est encore mal connue en France) : originalité plastique autant que scénaristique, donc. Je ne révèle pas la fin : il faut la voir, l’entendre... et la lire à l’écran, aussi, puisque c’est un film-roman. A quand une projection toute une nuit au Festival d’Avignon, dans le théâtre antique ? Le seul cinéma drive-in qui nous reste : ça conviendrait bien.

- Alexandre Mathis a écrit toute une série d’articles littérature et cinéma pour Les Influences.




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