Anne Carol, l’historienne des têtes qui tombent

Le 26 février 2018, par Alexis Cordoba

L’idée : Rendre compte du point de vue de la peine de mort par l’intéressé lui-même.

Anne Carol, Au pied de l’échafaud. Une histoire sensible de l’exécution, Préface de Georges Vigarello, Belin, Septembre 2017, 280 p. + 40 p. de notes et annexes, 24 €.

Histoire. « La peine de mort est une amputation barbare » clamait Victor Hugo ; et la phrase du grand écrivain aurait pu sans peine ouvrir l’essai de l’historienne Anne Carol, tant ce qui est étalé avec talent dans son livre, c’est l’horreur, la froide machine, toute la barbarie du dernier jour d’un condamné, des murs de son cachot à la lame de la guillotine. Au pied de l’échafaud, en effet, s’attache à un sujet maintes fois traité, mais le fait d’une façon absolument originale et novatrice, à rebours de la plupart des ouvrages précédents : ici, le pari de l’auteure, c’est de nous rendre compte de l’exécution non pas du point de vue de la foule ou des mentalités, mais du point de vue du principal intéressé, et ce changement de paradigme brouille tous les repères traditionnels du lecteur, jusqu’à lui faire apparaître le criminel pour ce qu’il est vraiment : un homme, coupable sûrement, mais tout de même un homme, et donc inquiet, furieux, prostré, réservé, matamore ou apeuré, à l’affût du moindre espoir de salut ou, plus simplement, désireux de ne pas trahir son désarroi à quelques instants de sa fin. Ce livre, et c’est l’un de ses grands points forts, va quérir des visages ou des émotions là où, trop souvent, l’historien ne raisonne qu’en termes d’institutions guindées ou de foules houleuses.
Du milieu du XIXe siècle à la fin de l’entre-deux-guerres, cette étude revient donc sur l’ultime réveil de ces hommes et de ces (rares) femmes, nous dévoile quelles furent leurs réactions et s’attarde longuement sur la façon dont ils ont appréhendé les dernières heures de leur existence, de la sortie de leur cellule à leur décapitation. À ce titre, plusieurs comportements semblent se détacher et il faut saluer la méticulosité avec laquelle l’auteure nous dépeint les attitudes successives et parfois contradictoires des futurs suppliciés. Pourtant, l’ouvrage ne se borne pas à ce travail descriptif, car après le condamné, c’est son corps qui devient objet d’étude dans les dernières pages, que ce soit pour finir sous le scalpel d’un carabin, dans un incinérateur hospitalier, ou simplement sous terre, relégué dans un coin discret du cimetière. On l’aura dit : ce livre est complet, clair, fouillé, précis, et la plume élégante de l’historienne ne vous épargnera rien de ces détails qui, jadis, accompagnaient la chute des têtes.

Un livre clair, complet et la plume élégante de l’historienne nous permettent de mieux comprendre ce qui se passait dans les têtes qui allaient tomber.

L’une des grandes réussites de ce texte, c’est de tenir en permanence le rôle d’un funambule en équilibre entre deux gouffres dans lesquels il ne tombe jamais : à sa gauche, une compassion naïve et gratuite ; à sa droite une indulgence pour la brutalité d’État, voire un assentiment envers la loi d’autrefois. Rien de tout cela dans ces pages. Ici, tout n’est que descriptions, faits, analyses, et la distance scientifique sans cesse maintenue nous rappelle toujours que ce livre n’est pas un pamphlet anachronique contre les châtiments d’hier, mais bien une étude actuelle d’une réalité révolue. On passera donc de la description d’un crime à la mort de son auteur pour terminer sur le devenir de sa dépouille en passant par l’état d’esprit du bourreau, sans jamais que l’énoncé des faits ne s’accompagne des impressions de l’historienne, toujours admirablement en retrait. En d’autres termes, le parti pris d’étudier la peine capitale par les yeux des condamnés ne sert jamais d’excuse à l’expression d’opinions partisanes, ce qui demeure, soulignons-le, un tour de force

Modestes réserves sur la brièveté et une trop grande concentration sur les décennies 1860-1900 mises à part, cet ouvrage réussit l’exploit de ne pas déprimer son lecteur malgré la vitesse et la régularité avec laquelle les cadavres s’empilent en son sein. Aujourd’hui, alors que 57 États appliquent toujours la peine capitale, et que le retour possible de la « Veuve » divise même les Français à chaque fait-divers horrible et médiatique, le travail d’Anne Carol se montre ô combien précieux.

>Ce livre fait partie de la sélection des meilleurs livres d’idées et de savoirs 2018 de la revue IDÉES et des Influences. Une première version plus longue de cette critique a été publiée dans le N°2 (janvier-février 2018). Ici




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