Accueil Influenceurs Idéathèque Couveuse Panorama

Anne Dufourmantelle, mort d’une philosophe du risque

dimanche 23 juillet 2017, par Les influences.fr

Philosophe, psychanalyste et éditrice, elle a perdu la vie dans un accident de baignade.

Culture. Est ce qu’une mort peut résumer une vie, une éthique ?
C’est un autre philosophe, Jean-Claude Monod, qui dans le sillage des premiers tweets de Sandra Salomon et de Marc Goldsmtih, mais aussi de l’écrivaine Tatiana de Rosnay, a annoncé sur Facebook le tragique décès survenu le 21 juillet à l’âge de 53 ans, sur la plage de Pampelonne à Ramatuelle (Var) : « Très frappé et attristé par la mort d’Anne Dufourmantelle, philosophe, psychanalyste, éditrice, chroniqueuse à Libération, auteure de La femme et le sacrifice et d’Éloge du risque" (et d’un beau dialogue avec Derrida sur l’hospitalité), décédée à Ramatuelle en allant chercher des enfants dans des rouleaux pour qu’ils sortent de l’eau. » La légende reprise par d’autres médias est belle et la conclusion tombe nette, mais les circonstances de son décès relèvent plus de l’accident de baignade que du sacrifice, selon les médias locaux. Sur cette plage dangereuse, il y eut bien le sauvetage de deux enfants d’un sort tragique mais quelques jours plus tôt et par des maîtres-nageurs. Reste établi que la philosophe a demandé à ses enfants de sortir des vagues dangereuses, et se serait elle même piégée dans un tapis d’algues et sous la violence de la houle avant de succomber des suites d’une crise cardiaque.

Reste qu’Anne Dufourmantelle nous laisse un travail philosophique minutieux et des prises de risque passionnantes sur la notion de liberté individuelle.
Dans la nécrologie que le site du journal lui consacre, Philo Magazine retient l’image d’une intellectuelle tenace qui avait « pour ambition de réaménager des aires de liberté, rappelant pour s’en libérer combien « la conscience n’est qu’une toute petite lucarne par rapport au soi », recherchant comment s’opère le passage de la fatalité vers la liberté.  » Le magazine d’Alexandre Lacroix témoigne ainsi de l’écoute de celle qui avait collaboré à leur dossier sur le travail de deuil. Anne Dufourmantelle : « “Faire son deuil” est un paradoxe absolu. Le deuil est par excellence un moment d’impuissance : un événement réel nous percute et nous n’y pouvons rien, affirmait-elle. Il semble que, dans le deuil, tout le travail consiste plutôt à aller dans le sens de l’impuissance, de l’acceptation de la perte. Il s’agirait plutôt de “défaire son deuil”. Et d’ajouter, dans une société qui fait tout pour "escamoter" la mort, combien "le temps du deuil est un temps subversif". »

L’auteure de La Femme et le sacrifice s’est aussi intéressée aux vertus du silence comme puissance de transgression, mais aussi à celles de la douceur, du rêve ou de la prise de risque.

Anne Dufourmantelle enseigna l’esthétique à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-La Villette, à l’Institut des hautes études de psychanalyse ainsi qu’ à New York University (NYU). Elle mena quelques séminaires à l’École normale Supérieure sur Lacan ou la mort, elle dirigeait depuis 2005 chez Stock, la collection L’autre pensée (une cinquantaine de livres). Elle a réalisé elle-même de très bons livres de passeuse des philosophies et des amitiés mêlées, notamment avec Jacques Derrida (De l’hospitalité, 1997) mais aussi avec Miguel Benasayag, (Parcours, 2001), Antonio Negri (Du retour  : abécédaire biopolitique, 2002), et Avital Ronnel (American Philo, 2006). Le dialogue était l’un de ses talents.

Cette philosophe d’inspiration spinoziste et psychanalyste somme toute discrète avait aussi sa voix singulière. Elle s’est intéressée aux vertus du silence comme puissance de transgression, mais aussi à celles de la douceur, du rêve et de la prise de risque, sans oublier en 2015, une Défense du secret.
Son Éloge du risque(2011) avait retenu particulièrement l’attention de la critique, elle s’en expliquait l’année dernière sur France Culture. Au micro de Marie Richeux, sa voix transperce : « Je crois à l’expression "risquer sa vie". »

Biblio
De l’hospitalité, avec Jacques Derrida, Paris, Calmann-Lévy, 1997.
La vocation prophétique de la philosophie, Paris, Éditions du Cerf, 1998
La sauvagerie maternelle, Paris, Calmann-Lévy, 2001.
Le Livre de Jonas, en collaboration avec Marc-Alain Ouaknin dans La nouvelle traduction de la Bible des éditions Bayard, Paris, 2001
Parcours : entretiens avec Anne Dufourmantelle, avec Miguel Benasayag, Paris, Stock, 2001.
Une question d’enfant, Paris, Bayard, 2002.
Blind Date : sexe et philosophie, Paris, Calmann-Lévy, 2003.
Du retour : abécédaire biopolitique, A.Pandolfi, 2003
Negri on Negri : in conversation, avec Anne Dufourmentelle, Taylor & Francis, 2004.
Procès Dutroux : penser l’émotion, Paris, ministère de la Communauté française, 2004.
American Philo, avec Avital Ronell, Paris, Stock, 2006.
La femme et le sacrifice : d’Antigone à la femme d’à côté, Paris, Denoël, 2007.
Fighting theory, avec Avital Ronell, Université de l’Illinois Press, 2010.
Éloge du risque, Paris, Payot, 2011.
Dieu, l’amour et la psychanalyse, avec Jean-Pierre Winter, Paris, Bayard Jeunesse, 2011.
Intelligence du rêve, Paris, Payot, 2012.
En cas d’amour : psychopathologie de la vie amoureuse, Paris, Rivages, 2012.
Puissance de la douceur, Paris, Payot, 2013.
Se trouver, avec Laure Leter, Paris, Jean-Claude Lattès, 2014.
L’envers du feu, Paris, éditions Albin Michel, 2015.
Défense du secret, Éditions Payot, 2015.


Poster un nouveau commentaire
Nous ! | | CGU | Archives | Administration
Copyright © 2009 - 2016 Cicero| Tous droits réservés
La reproduction totale ou partielle sans permission est interdite.