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ArchéoMéditerranée

mercredi 16 mars 2016, par Laurence Chabert

Héritages arabo-islamiques dans l’Europe méditerranéenne
sous la direction de Catherine Richarté, Roland-Pierre Gayraud et Jean-Michel Poisson
Paris, La Découverte/Inrap, juillet 2015,
400 p., 30 euros.

Histoire. Savoureuse picorée ! Lire les actes d’un colloque d’archéologie et d’histoire peut parfois se révéler étonnamment savoureux. Ces communications disparates concourent comme autant de rais à éclairer des réalités enfouies dans le sol et les âges. On peut ainsi glaner moult petits trésors pour emporter sa « picorée », joli terme utilsé par nos ancêtres pour désigner la prise de butin durant leurs raids -à chacun ses razzias.

Ce colloque, consacré aux « Héritages arabo¬islamiques dans l’Europe méditerranéenne. Archéologie, Histoire, Anthropologie », a été organisé durant l’opération Marseille-Provence 2013 capitale européenne de la culture par l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives) avec des structures de recherches comme le Ciham de l’Université de Lyon 2 et le centre Norbert Elias de Marseille. Il a réuni des spécialistes européens de sciences humaines pour « faire chuchoter » l’histoire, mais aussi la chahuter grâce à leurs dernières trouvailles sur les contacts en Europe méditerranéenne entre mondes chrétien et musulman du VIIIe siècle aux débuts de l’époque

Leur quête reste parcellaire : le legs de la présence arabo¬islamique, bien connu en Espagne ou en Sicile, n’a guère été exploré encore en France, au Portugal ou dans la péninsule
italienne. Les vestiges matériels sont rares et parfois ténus, la documentation souvent silencieuse. Surtout, il a été longtemps difficile pour des chercheurs européens d’appréhender ces dix siècles d’histoire hors du cadre chrétien. Les incursions, pillages et massacres des « Sarrasins » dès le VIIIe siècle et jusque dans la première moitié du XIXe siècle ont marqué à vif la mémoire européenne. Mais des échanges bien plus pacifiques se sont développés en parallèle : commerce, techniques, arts et savoirs.

Des mots nous en sont restés (algèbre, alcool, alcali, algorithme...) mais aussi des techniques, par exemple la construction en terre crue coffrée et damée ou la distillation et la sublimation en alchimie (chimie), avec un alambic (de l’arabe anbiq lui-même tiré du grec ambix ) et un aludel (de l’arabe al¬uthal ou al¬athal, emprunt du grec aithalê qui signifie vapeur, fumée).
Outre ses apports propres, le monde islamique a été un passeur des savoirs de l’Antiquité, il nous a aussi transmis le papier depuis la Chine ou les chiffres indiens, que nous appelons chiffres arabes, et le zéro (sifr, d’où vient le mot chiffre).

« Il n’y a jamais eu deux blocs face à face, soutient Roland-Pierre Gayraud. Bien au contraire, les échanges ont été nombreux et continus. » Des musulmans se sont également installés de manière pérenne de ce côté-ci de la Méditerranée dès le haut Moyen Age tandis que de nombreux Occidentaux allaient vivre de l’autre côté au service des grandes cités marchandes comme Gênes, Pise, Barcelone, Valence.
Au Xe siècle, des marins musulmans venus d’Al-Andalus débarqués à Saint¬Tropez ont établi autour de l’actuelle localité de La Garde-Freinet (Var), une base durant près d’un siècle (883-¬973 environ), nommée « Jabal al¬Qilal » ou « Fraxinetum », attaquant les chrétiens en pèlerinage pour Rome ou les moines de l’île de Lérins.
La présence musulmane est attestée ailleurs en Septimanie, comme dans l’oppidum de Ruscino entre Narbonne et les Pyrénées où furent découverts en 2005 de nombreux sceaux portant des inscriptions en caractères coufiques ainsi que d’autres vestiges, révélant une occupation aux VIIe et VIIIe siècles plus longue qu’admis jusqu’alors.

Les liens entre le monde arabo-islamique et l’Europe méditerranéenne sont anciens, forts et complexes

A Nîmes, ce sont des inhumations musulmanes du haut Moyen Age, découvertes lors de fouilles préalables en 2006 et 2007 avant la construction d’un parking souterrain, qui témoignent
d’une présence musulmane de quelques dizaines d’années entre 720-725 et 752, soit après le saccage de la ville par Charles Martel en 737.
Les traces de cette présence courent tout au long des siècles suivants. A Toulon, des graffitis arabes découverts dans une maison peuvent être liés à l’hivernage de la flotte ottomane de Soliman le Magnifique après les accords conclus en 1543 avec la France contre Charles Quint.
Après avoir été chassés d’Espagne, de nombreux Morisques, ces musulmans convertis expulsés entre 1609 et 1614, s’installent en Basse-Provence. Ils sont généralement bien accueillis : le conseil local de Fréjus (sic) demande au roi en avril 1610 de lui laisser accueillir ces familles car leur ville a « besoin d’estre peuplée ». Certains font même des carrières étonnantes, tel Alonso de Lopez qui devint conseiller du roi.
À Marseille, où un massacre de marchands musulmans en 1620 démontre en creux leur installation, la découverte spectaculaire voilà une vingtaine d’années d’ateliers urbains de potiers datant du XIIIe siècle (« bourg des Oliers ») met en évidence des transfert de technologies.
Les liens entre le monde arabo-islamique et l’Europe méditerranéenne sont donc anciens, forts et complexes. Et à double sens : marchandises et savoirs voyagent aussi bien du monde arabo-musulman vers le monde chrétien que l’inverse.

Dans sa contribution sur la cuisine, François Clément nous apprend ainsi que nous appelons aujourd’hui méchoui (de l’arabe mashwiyy) un procédé de cuisson que les Arabes du Moyen Age attribuaient aux Francs. Ou que la merguez était chrétienne avant d’émigrer au Maghreb, sans doute dans les bagages des juifs et musulmans expulsés d’Espagne, puis de retraverser la Méditerranée en 1962.
En médecine, l’essor d’une pensée médicale en latin a été possible parce que les traducteurs, non contents de redécouvrir les traités antiques via leur traduction en arabe, ont aussi traduit des traités arabes, eux¬mêmes d’ailleurs pétris de pensée grecque.
Plutôt que d’héritage, François Clément préfère ainsi parler de « syncrétisme », ou plutôt comme en cuisine « d’une oille, c’est-à-dire d’un pot-pourri que chacun enrichit de ses ingrédients et où il vient puiser, dans le but de contenter ses papilles et de satisfaire aux usages ».


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