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Architecte et rhéteur : Oscar Niemeyer

jeudi 6 décembre 2012, par Philippe-Joseph Salazar

Comment le maître des cités futuristes, qui vient de mourir à près de 105 ans, a assisté à la vulgate insidieuse de son discours architectural : un hideux Brésil de béton

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A la Renaissance le maître du disegno, l’architecte des cités idéales à la Vitruve, possédait un modèle de raisonnement : l’Institution oratoire de Quintilien. Les musiciens aussi, les peintres bien sûr. La rhétorique offrait un cadre logique d’exécution d’une « Idea  » : d’abord l’invention, ensuite la disposition, puis l’élocution, enfin la livraison et la mémori(ali)sation. Trouver et dessiner l’idée (le plan), disposer effectivement l’idée selon ses éléments constitutifs (le gros œuvre), orner l’idée (le second œuvre et la déco), discours d’inauguration du bâtiment, intégration dans une carrière ou dans le patrimoine. Niemeyer, rhéteur vitruvien.
Voilà trois mois j’ai longuement marché, à Brasilia et à BeloHorizonte, au quartier de Pampulha. Deux cités idéales conçues par Niemeyer, l’une de pouvoir, l’autre de plaisance.

Impressions brutes de voyage, en hommage au rhéteur Niemeyer.
Brasilia est funèbre. Monumentale et funèbre. Face au mémorial de JKM comme on appelle ici le patron de Niemeyer, Kubitschek, – JFK, JKM, on comprend – face à ce mausolée où les ouvreurs portent un costume blanc de gigolo suranné, où le cénotaphe du président luit noir obsidienne dans un halo rouge sang, je visite un hutte en béton, surplombée d’un étrange auvent reposant sur trois piliers, tel un toit qu’on aurait soulevé en l’orientant au sud pour nous laisser voir dans l’intérieur de la boîte ronde un cercle de sable blanc planté de rondins noirs : celui de l’assemblée idéale, sortie de l’Amazone. Autour, les salles baignent dans l’émeraude du plexiglas. Deux anges Indiens emplumés de perroquets et d’oiseaux-lyres tournent lentement sur des filins. Personne dans la hutte funèbre, Idée de la démocratie. Personne, en portugais : Pessoa. Niemeyer offre une narration, un disegno du Contrat Social : dans la forêt, sous la conduite des deux chefs qui survolent et surveillent, se détache le cercle de la parole, et de ce cercle dont l’architecte ouvre la boîte de Pandore, jaillit le Brésil moderne. Je descends l’immense avenue. Froid. Je suis le seul passant. J’entre dans la salle omnisports, une capsule délabrée montée sur arcs-boutants - principe d’ironie : grâce au béton armé, Niemeyer a pu mettre la tête en bas l’arc-boutant gothique, le renverser, planter l’ogive et lancer les piliers, bref amener le ciel sur la terre. Enterrer l’arc. Démocratique. Impérial aussi. De la colline de la tour de télévision, qui dialogue avec le clocher de la cathédrale et l’immeuble haut-parleur du pouvoir, soit les trois sources rhétoriques : propagande, sermon, débat ; communication, communion, communauté. Au delà, les villes satellites dont la pompe à êtres humains s’actionne deux fois par jours au terminal des bus et au nœud d’autoroutes, en bas de l’escarpement, marche gigantesque descendant des tours d’habitation et de commerce vers les mastabas officiels.De même disegno architectural. Je descends vers l’escarpement des Transports, traversant d’immenses terrains vagues de terre rouge, je passe les premiers hôtels au nom de Casablanca et Byblos (le folklore des années soixante), je discerne les tranches rectangulaires des ministères, façades couvertes de lamelles amovibles vertes au couchant et de vitrages bleus au levant. Les palais gouvernementaux, à gauche, la coupole et la cuvette. Les gazons. L’omnipotence du béton passé à la chaux. Inflexible rhétorique. Brasilia rappelle Pretoria, sous l’apartheid. Contemporaines. Ou au Cap, à Paarl, le monument datant d’alors, dédiées aux langues, flèche de béton et dômes armés, qui parle avec la même effrayante exactitude du désir de surveiller, contrôler, et étonner car Jupiter étonne ceux qu’il foudroie.

Assis à la table de Sartre, dans les montagnes, je me remémore BeloHorizonte. Promenade autour du lac de Pampulha, bientôt dominé par le nouveau stade de la coupe du monde de foot. Eau vert cuivre. Arcadie Niemeyer : tennis, yacht club, musée d’art moderne, salle de récréation, église et aérodrome. Décor du feuilleton Le Prisonnier, version Belmondo. Impossible de trouver une terrasse de café. Le patriciat de la cité de plaisance idéale ne partage pas. On est membre du yacht club, ou rien. Je demande à un ami brésilien, « que serait le Brésil sans le béton armé ?  ». lui : «  Beau ». Partout des imitations burlesques de Niemeyer, du bas de gamme qui finit pas confondre l’œil, brouiller les angles, amuïr l’harmonie. Ou révèle le fond tragique de cette architecture idéale : destinée à « servir », quand il l’avait voulue qu’on la serve. Entre l’église, prototype des « aires culturelles », et la maison de Kubitschek, très Royan, une bâtisse grise de béton cannelé, empilement d’étages décrochés, chacun coulant sous les palmiers et les agaves, forteresse pour un film de Fantomas. Niemeyer à l’envers, mais Niemeyer. BeloHorizonte : Automovil Club puis longue marche vers l’ancien quartier 1900 pour voir le fameux immeuble de N, la bibliothèque de N (avatar : les campus français et les MJC) mais surtout l’école secondaire construite par N. Place Savassi des militaires menottent un gamin aussi brun de peau que les locaux sont pâles. L’école ressemble à une conque avec deux valves, entre les barbelés qui protègent, ou retiennent, les enfants. Coquillage spatial dans ses fers. Des condominiums poussent, sans rime ni raison, au milieu de l’ancien quartier populaire. Tous dans le style du maître. Déjeuner à l’ancienne biscuiterie. Un harpiste joue des mélodies de salon. On a peint la fabrique en blanc. On a essayé de la "nimeyeriser".

Les rhéteurs anciens raisonnaient ainsi : l’effet d’un discours n’a de valeur que dans l’immédiat de l’action. Après, le discours est sans valeur. Les bâtiments de Niemeyer aussi : ici, au Brésil, ils avaient valeur immédiate. Ils avaient une raison. Maintenant ? D’entre tous c’est donc la hutte de béton blanc que je préfère : sa désolation raisonne.


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