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Aristote junior sur le boulevard Magenta

samedi 19 juillet 2014, par Philippe-Joseph Salazar

Tags : 14 juillet , Aristote

La première découverte rhétorique d’un enfant un 14 juillet à Paris

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C’était le 14 juillet dans l’après-midi et je revenais d’admirer les burnous design du 1er Spahis stationné devant la Gare de l’Est. En face de l’église Saint-Laurent, sous les arbres du boulevard Magenta, je m’assieds et s’assied aussitôt, ou plutôt se jette sur le banc une dame épuisée, tirant d’une main une valise à roulettes et de l’autre un gamin. A Saint-Laurent on voit pas mal de clochards simulant la dévotion en cuvant leur vin ou de voyageurs d’Europe centrale qui, en vraie ferveur, entrent avec leur valise, s’agenouillent et remercient Dieu d’avoir échappé aux horreurs de l’ex-Europe austro-ottomane dont on nous vante partout les charmes d’avant 1914 comme si la tyrannie sous la couronne emplumée des Habsbourg ou la chéchia du sultan était, ah la nostalgie des choses qu’on n’a pas connues, une ère plus douce. On regrette toujours le burnous sous lequel on n’a pas sué.

La dame donc est assise et aussitôt elle gourmande le petit garçon, huit ans au plus : “Tu es INTENABLE”.
Et elle me regarde, cherchant du soutien. Un témoin, ça sert à ça.
Le minot se tortille et réplique : “Non je ne suis pas intenable”.

Je décide d’être avocat, ou, au moins, témoin à décharge et je lui demande, au gamin : “Alors, tu es intenable ?”.

La mère établit une connivence d’un autre regard.

Son fils : “Non, je ne suis pas intenable”.

Moi : “Très bien, je te crois, mais tu me donnes une raison, une explication ?
Ah” dis sa mère.
Lui : “J’ai mais je te dis pas”.
Moi : “Bon, si tu me dis pas c’est que tu n’a pas”.
Lui : “Non, j’ai mais je te dis pas”.
Moi : “Alors ça compte pas”.

Silence. Le gosse regarde à droite, à gauche, comme s’il cherchait, petit Poucet ayant perdu ses galets blancs, des repères, vite, une raison, une pierre sur le bon chemin !

A huit ans le gamin avait trouvé sa première argumentation rationnelle. A l’attaque éthique de sa mère il avait trouvé une réponse éthique.

Quelques minutes se passent. Soudain je sens que le gamin me donne un coup de coude.

Je te dis”.
Moi : “C’est trop tard”.
La mère triomphe. Je suis ennuyé. Je ne joue pas aux pères absents, merci.
Lui : “Si, je te dis”.
Moi : “D’accord, dis-moi”.

Et vient alors la réplique qui fonde toute rhétorique, qui justifie que depuis Aristote on enseigne la rhétorique, que même saint Augustin dut l’acclimater à la prédication pour que les Romains, gent civilisée, pussent commencer d’écouter les fables chrétiennes et en voir l’utilité civique pour le sauvetage de l’Empire face aux barbares gothiques et vandales venus de l’Orient pas encore européen, bref : l’art d’argumenter entre personnes de sens commun.

Vient cette réplique du petit garçon :
Parce que je ne suis pas méchant.”

A huit ans le gamin avait trouvé sa première argumentation rationnelle. A l’attaque éthique de sa mère il avait trouvé une réponse éthique. Sans s’embarrasser du détail, car en disant “je ne suis pas méchant” il ne récusait pas qu’il avait pu être “intenable” au cours du trajet dans un train probablement surchauffé et avec un autre trajet à pied en perspective, le 14 juillet, alors qu’autour de lui il pouvait voir les enfants de touristes argentés parader en t-shirts légers, crème glacée à la main et insouciance au front, tous à la fête mais pas lui. Il affirmait simplement qu’elle exagérait, qu’elle ne pouvait pas accuser avec une généralité, qu’il n’était pas “méchant”.

Comme quoi si on traite un minot en égal, il vous parle en égal. Il raisonne. La mère m’a fusillé du regard. A côté de ça, les sottises sur “le devoir de mémoire” prennent un sacré coup dans l’aile. Raisonner, oui, argumenter, oui. Mais s’inventer des souvenirs ? La chéchia du sultan ? Le burnous des spahis ? Je prend Aristote et le gamin, et je laisse les touristes à leurs lieux de mémoire. La mémoire est l’ennemie de l’intelligence.

Je me suis éloigné. Un dialogue socratique, de nos jours, avec un gamin sur un banc public vous conduit directement au gnouf. C’est d’ailleurs ce qui advint à Socrate.

Ce fut un beau 14 juillet. Fête de la Raison, on l’oublie trop souvent.


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