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Arvernes Anonymous

vendredi 13 juillet 2012, par Philippe-Joseph Salazar

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(Source Klincksieck)

Quand j’ai lu la « Profession de foi » de ce Collectif sans visage, les « Arvernes », je l’ai mis au panier virtuel [1]. En bonne rhétorique la louange et le blâme, pour avoir un effet, doivent afficher qui les prononce et d’où ils viennent : le tireur donne de la valeur à la cible, qu’il flèche. Sinon, un blâme masqué n’est qu’un « corbeau » de vieille fille amère. Ou de la délation anonyme. Ou bien encore un canular normalien, du temps où la rue d’Ulm n’était pas mixte et avait de l’humour. Au demeurant comme on ne sait de cette peuplade gauloise, les Arvernes, que ce qu’en disent les historiens grecs et romains, je suppose qu’être invisible leur va comme une braie, ce large pantalon dissimulant tout des Celtes d’alors. Ou que le Collectif a enfin trouvé moyen de donner aux Arvernes ce qui leur manquait : l’écrit.

Je vais essayer de décryter, rhétoriquement, non pas leur « Profession de foi » mais, en date du 12 juillet [2], leur barditus (une harangue guerrière, en gaulois) [3].

L’Europe, lentement, se meurt. Les heurts et malheurs de la zone euro, auxquels le monde assiste, stupéfait, ne sont qu’un des symptômes de son dépérissement.

Vous avez noté la faute de français, « heurts » au lieu de « heurs ». Le genre de sottise qui illustra la langue française sous N. Sarkozy. D’autre part un symptôme est juste ça ; un signe que donne le malade au médecin : « Docteur je vous dis que j’ai mal, là ». Un bon diagnosticien ne s’en tient pas là, justement ; il ne commet pas l’erreur logique qui consisterait à déduire que le mal est « là ». En psychanalyse le symptôme est en outre ce par quoi une pulsion secrète se donne à voir, « se décharge » (c’est la théorie de J.-A. Miller sur la compagne du président Hollande). On notera enfin l’accord bancal, illogique entre le pluriel « heurs et malheurs » et le singulier « un des… » : comment des « heurs et malheurs » peuvent-ils donner du « un » ? C’est du baragouin, et on commence à remercier les Druides de nous avoir épargné la prose arverne si elle était de cette cervoise-là. Passons…donc : il existe un symptôme du dépérissement de l’Europe. Cela, c’est la base argumentative. Passons au développement rhétorique.

Engluée dans une croissance molle, une absence de vision politique, une démographie en recul, le risque est, en un mot, son évacuation de l’Histoire.

Or, la responsabilité en incombe pour l’essentiel à la France, qui a renié le projet européen dont elle avait seule, pourtant, eu la géniale intuition.

Ah, voici le « là, docteur, c’est là que j’ai mal » et ce « là » exprime aussi, côté psychologique, une pulsion secrète. Notez en effet comment les images physiques désignent le psychique : engluement, aveuglement, mollesse, recul, évacuation. Ce que disent ces mots, selon Arvernes Anonymous, est que l’Europe est dans la m***. Et la m*** de la m*** se nomme : la France. L’Histoire va « évacuer » l’Europe comme de la m*** à cause de la France, qui en est le symptôme et dont les Arvernes déclarent : « Docteur j’ai mal là, à la France ». Tout cela se tient, mais ne signifie pas grand chose, quoi qu’en dise Le Monde.

Reniement politique d’abord, de l’élite politique française. Nous avons aujourd’hui un gouvernement dans lequel le principal opposant au traité constitutionnel se retrouve à la tête de notre diplomatie. Il y a encore et toujours de ces parlementaires européens français aux abonnés absents au Parlement européen. Puis il y a enfin un commissaire choisi parce que sans avenir national. N’en jetez plus, la coupe est pleine.

Où nous apprenons qu’il existe une « élite politique » dont on ne nous donne aucune définition. A nous de deviner qui est cette élite ou si, par élite, les Arvernes veulent dire la « classe politique ». Qui est-ce ? Mais vous notez qu’on joue aux devinettes : qu’il y a là des attaques « perso » mais que « personne » n’est nommé. « Personne » est donc vraiment personne, pas comme dans le dialogue d’Ulysse et Polyphème où Personne est celui qui attaque, et tue celui qui a un nom. De quoi ont donc peur nos Arvernes pour se cacher ainsi et étendre ce jeu de masque à leurs adversaires ? Du feu de Teutatès ? De procès en diffamation ? D’insulte à faciès ? Il se peut qu’en fait il ne soit personne.

Et puis, encore une image bancale, à l’encan : « N’en jetez plus, la coupe est pleine », » au lieu de dire « N’en jetez plus, la cour est pleine » qui pourtant eût été soit dans le ton scatologique des autres images (la cour pleine de m ***) soit ironiquement dans celui des masses d’argent jeté à tout vent par Bruxelles (l’expression veut dire : ne jetez plus de la monnaie aux chanteurs qui sont dans la cour), mais cette dernière métaphore aurait demandé du suivi dans les idées.

Reniement économique ensuite, d’un pays qui feint de méconnaître que la survie de la zone euro exige un consensus minimal, et notamment avec l’Allemagne, sur la stratégie économique et monétaire à suivre. Il faut le dire et le redire : les 35 heures, les emplois-jeunes, le redressement productif, sont profondément antieuropéens. Alors que l’Allemagne, avec les réformes Hartz, n’a fait que prendre ses responsabilités dans un monde en changement, il est stupéfiant que la droite française, empêtrée dans ses réflexes colbertistes, n’ait su utiliser ce levier contre la gauche. Il est vrai que la droite ne croit pas plus à l’Europe qu’elle ne comprend l’économie.

Le moteur est en marche, sur la vitesse automatique du « reniement ». Mais là, stupéfaction, ceux qui attribuent à la France d’avoir été « géniale », lui demandent d’imiter l’Allemagne pour redevenir elle-même. Logique drolatique car si nous devons nous dépêtrer de notre « colbertisme », le premier geste serait justement de ne pas imiter une solution gestionnaire mais de faire preuve d’invention créatrice. Eh bien non, les Arvernes nous disent que pour que la France sorte l’Europe de la m***, il lui faut devenir allemande. Mais alors pourquoi ne pas, foin du colbertisme, s’en remettre directement à l’Allemagne ?

Reniement des principes, enfin et surtout, quand la France se détourne de ce qui est le fondement de la construction européenne, cette idée, si chère à Jean Monnet, que seule la France pouvait concevoir : l’intérêt général européen. Et d’attaquer encore et toujours la Commission, le juge communautaire, la fonction publique communautaire, fers de lance de l’intérêt général européen.

Le barditus arverne sonne la charge : on claironne avec Jean Monnet que seule la France peut concevoir l’intérêt général européen. Admettons que ce soit vrai, admettons que Monnet n’ait pas d’abord conçu le détournement planifié de la production sidérurgique allemande jusqu’à ce que lui vînt, comme au printemps l’hirondelle, l’idée d’une fédération occidentale et la fameuse « réconciliation » germano-française qui n’était que le cache-sexe de la CEE première version et la dorure sur la pilule du plan Monnet susnommé de pillage du charbon teuton.

Puis vient l’argument massue, « intérêt général européen » : ce n’est qu’une phrase, juste un tag rhétorique, mais qui se décline aussitôt en une défense des bureaucraties européennes – dans une retombée paradoxale au sein du colbertisme fustigé dans la paragraphe précédent, selon cette idée extrêmement française que l’Administration, ou l’Etat, est la personnification juridique et « positive » de la nation et partant, ici, de l’Europe.

Mais, au fait, comment comprendre : « Et d’attaquer » ? Faut-il entendre, « attaquons » ou « ils (mais qui ? la droite ? le gouvernement) attaquent ». Faute d’un sujet nommé (encore le désir d’anonymiser !) la phrase peut dire tout, et son contraire. A vous de choisir. Bref on ne sait plus ce que veulent dire les Arvernes. Qui défendent-ils et que défendent-ils ? Et je me demande si ce n’est pas l’effet voulu, à savoir attiser une colère réelle qu’ont bien des gens envers « l’Europe », qui en fait trop ou n’en fait pas assez, et toujours pas comme il faut, sans avoir à dire clairement qui on attaque.

Le reste de la déclaration (quatre items) est du même tonneau, jusqu’à la coda de ce texte farcesque : La querelle des anciens et des modernes qui s’annonce, et qui traversera la gauche et la droite, se nouera autour de la question européenne. Pour nous, patriotes français et européens, la voie est claire : une France forte, capable de relancer la dynamique d’une Europe resserrée. Nous appelons le gouvernement et l’opposition à y participer dès à présent.

Les grands mots ! En deux temps rhétoriques. D’abord l’adjectif « resserrée » est normé par une phrase précédente, déclarant que la France possède une « capacité unique à tracer un chemin d’union politique, qui fait tellement défaut à l’Allemagne ».

Résumons, car nous en sommes à la péroraison et c’est le but de cette phase de discours : l’Allemagne est un modèle de « prise de responsabilité » mais à la France est dévolue une « unique capacité politique ». Je suis un sot qui pense que prendre les responsabilités qui conviennent à l’action et au succès est une preuve, pratique, de cette capacité. Surtout quand il semble que les Arvernes soient des « fédéraux » et que l’Allemagne reste, et ce depuis 962, comme le modèle le plus durable, le plus efficace, le plus adaptable et le plus continental qui soit d’Etat fédéral. L’union politique n’est pas un concept français : nous cadrons l’exercice du politique par l’universalité, l’intégration, la norme imposée de haut ; le seul moment de notre histoire où « union » eut un sens politique exact fut sous l’Ancien Régime, de par la politique dynastique des mariages « unifiant » le territoire patrimonial royal et donc « la France ». La France née de 1789 ne pense pas comme ça, docteur.

Mais quid de la « querelle » évoquée ? Elle opposait, sous Louis XIV vieillissant, les tenants de nouvelles formes littéraires à ceux qui tenaient absolument à copier les Anciens et à faire mieux qu’eux avec leurs propres armes. Les modernes voulaient aussi faire mieux mais avec de nouvelles formes, ce qui n’est pas « faire mieux » mais faire autrement. Alors, pourquoi cette invocation du barditus arverne ? Sinon pour épingler, ou tenter d’épingler, deux attitudes qu’on prétend contradictoires : une option « ancienne » et une option « moderne ». Mais laquelle est quelle ? S’il faut revenir à l’Europe de 1958, comme il est dit dans le texte, et « resserrée », les innovateurs Arvernes sont alors des anciens, tandis que « les autres » qu’on accuse d’avoir fait que la France est le conduit d’évacuation de l’Europe dans les latrines de l’Histoire, seraient les modernes ? C’est à n’y rien comprendre.

Qu’est-ce donc, rhétoriquement, que ce texte ? Un cocktail Molotov balancé à l’aveuglette. Sous l’apparence d’une invective phrasée, dans ce genre rhétorique très français d’un l’Appel, le barditus des Arvernes est au mieux un canular d’étudiants, au pire un tract écrit dans le style Nadine Morano. A moins, bien sûr, que ce barditus gaulois n’ait été écrit à Berlin ou Bruxelles. Mais si le feu prend, car rien n’a plus d’efficacité émotive que les idées mal ficelées tournées en sophismes et les arguments enflammés lancés à tire-larigot, il faudra surveiller de près que l’incendie ne se propage pas et, cependant que nous courons l’éteindre, que nous nous détournions du véritable sujet : un débat de fond sur la nature de la République, pré-condition à tout débat sur l’Europe.


[3Georges Dottin, La langue gauloise, Paris, Klincksieck, 1920, p. 231.


Stéphane C.,  le 9 octobre 2012 : Arvernes Anonymous

Certains font de la politique, d’autres ici s’amusent à faire de la rhétorique, ou plutôt devrais-je dire de la scolastique tellement ce texte se complait dans la superficialité. Les Arvernes eux, mettent chacun devant ses responsabilités et en appellent au redressement national, le vrai.

"L’officiel des idées", vraiment ? cela pourrait prêter à sourir si l’heure n’était pas aussi grave.


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