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Assange n’est pas un ange

samedi 26 février 2011, par Arnaud Vojinovic

Daniel Domscheit-Berg qui fut numéro 2 et porte-parole de WikiLeaks, décrit dans un livre assassin, ses relations avec Julian Assange, le fondateur charismatique du site, et les limites d’un système qui, prônant la transparence, demeure opaque.

WikiLeaks (WL) s’est fait connaitre à travers le monde en divulguant des documents confidentiels que des sources anonymes leur faisaient parvenir. Créé en 2006, il émerge de la sphère Internet par la publication du manuel de la prison de Guantanamo, apportant la preuve que les Etats-Unis vont à l’encontre des droits de l’homme. La philosophie véhiculée par WL est la foi quasi mystique en « un monde meilleur (…), sans chefs ni hiérarchie, où personne ne pourrait asseoir son pouvoir en excluant l’autre de la connaissance, le privant par là même de la possibilité d’agir sur un pied d’égalité ». Cette philosophie attire un jeune Allemand, Daniel Domscheit-Berg qui prend contact avec le site via le chat en septembre 2007 et intègre rapidement l’équipe. Il organise l’intervention de Julien Assange lors des conférences du Chaos Computer Club à Berlin en décembre 2007. C’est l’occasion pour les deux hommes de se rencontrer et de découvrir la personnalité complexe de Julien Assange.

Une personnalité complexe et redoutable

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Julian Assange

A la fois charmeur, autoritaire, égocentrique, opaque dans ses pratiques, bête de travail, ne supportant pas l’autorité, désintéressé et mercantile, paranoïaque et affabulateur, Julien Assange est une personnalité à plusieurs facettes. Inside WikiLeaks est le fascinant compte-rendu d’une relation faussée entre les deux hommes, un vrai témoignage d’amour déçu. Exemple d’ambiguïté : dans les premiers temps, Daniel se consacre à un projet auquel il croit car porteur de nouvelles valeurs, mais Julien, lui, voit dans ce dévouement l’obéissance d’un être faible.

Au fil de leurs déplacements et des conférences données, le lecteur découvre le fonctionnement de WL qui était à l’époque bien loin d’une organisation structurée avec de nombreux membres. En effet, l’ensemble du système reposait sur quelques personnes et des intervenants ponctuels. Et Daniel de préciser : « Très franchement, la plupart du temps Julian et moi faisions une grosse partie du travail. (…). Savoir que nous étions si peu pour bouger les choses me motivait et renforçait en moi le sentiment d’être indispensable. »
Au fur et à mesure que la notoriété de WikiLeaks augmente, les sources se multiplient ainsi que le travail de gestion, vérification, édition et diffusion des documents. Le site, pour survivre, a besoin d’argent et des appels aux dons sont lancés à plusieurs reprises. A l’été 2010, WikiLeaks peut se targuer d’avoir réuni 600 000 dollars. Daniel Domscheit-Berg imagine alors une organisation qui a pignon sur rue, avec des salariés, Julian, Assange, lui, tranche pour un modèle de financement d’ un « organisme d’insurgés », sans attaches et insaisissable dans sa structure et son organigramme. « L’argent a malheureusement été notre première réelle pomme de discorde », avoue Domscheit-Berg dans son récit. Au fil des semaines, les relations personnelles se dégradent entre les deux hommes. Julien Assange dresse à Daniel sa liste des griefs. « Julian m’avait fait une liste qui récapitulait tout ce qu’il considérait comme mes fautes. Je m’y voyais par exemple reprocher le pli impeccable de mes pantalons ! »

Un système plus ouvert

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Daniel Domscheit-Berg

Mais de nombreux défauts liés à la personnalité de Julian Assange ont poussé son ex-collaborateur durant trois années, Daniel Domscheit-Berg, à réfléchir à un projet alternatif nommé OpenLeaks. Le projet d’OpenLeaks voudrait faciliter le travail des lanceurs d’alerte sans se substituer à eux. « C’est pour cela que notre nouveau positionnement consiste à mettre à la disposition des lanceurs d’alertes l’infrastructure dont ils ont besoin », explique son fondateur, l’ancien numéro deux de WikiLeaks. OpenLeaks a pour vocation de faciliter l’envoi des documents et de protéger la source. Le traitement des documents est laissé aux partenaires, médias ou ONG. Mais WikiLeaks ou OpenLeaks restent des outils. La question essentielle, jusqu’où va le droit au secret dans une démocratie, alors que des « lanceurs d’alerte » peuvent aussi avoir une légitimité tout aussi démocratique, n’a toujours pas trouvé de réponse.

A travers l’histoire de cette relation qui se délite, c’est surtout le système de fonctionnement de WL au jour le jour, rythmé par les publications et le mode de traitement de documents top-confidentiels, que le lecteur découvre. WikiLeaks est une organisation virtuelle sans locaux s’affranchissant des frontières, et assez paranoïaque dans son essence. En effet, WL est engorgé par le nombre de documents reçus, par des manques de délégation et d’ouverture vers l’extérieur. La vérification de la validité des documents est un travail énorme qui laisse dans l’ombre de nombreuses affaires, seules les plus médiatiques sont traitées. Un manque de compétences linguistiques interdit également au site de décrypter des documents autres que ceux de langue anglaise. Quid des cas de corruptions, d’atteintes aux droits de l’homme en Russie, en Chine, en Corée du Sud ou au Pakistan ?

WikiLeaks a ouvert de nouvelles perspectives à l’investigation journalistique, à la transparence et à la démocratie, ou aux relations internationales. Même si, et le livre de Domscheit-Berg, s’avère convaincant et passionnant sur ce point, le plus grand danger toxique qui menace le site est son fondateur lui-même. Mais assurément, sa position de pionnier dans le far-west en ligne en fait une référence pour tous ceux qui lui emboîteront le pas.


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