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Au XXIe siècle, les romanciers sont en corail

dimanche 4 mai 2014, par Emmanuel Lemieux

L’écrivain Philippe Forest évoque dans son dernier ouvrage, une langue qui n’aurait pas peur de la mondialisation et des frottements culturels

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Littérature. Ecrivain et professeur de littérature à l’université de Nantes, Philippe Forest (1962) est revenu à Tokyo, une ville qui, depuis 2011, vit avec la proximité d’une machine infernale, née d’un tsunami et d’un accident nucléaire. Il en tire l’un de ses témoignages sensoriels dont il a le secret : d’une subtilité jubilatoire et avec un plaisir d’observation qui modèle l’origami des émotions et d’une mentalité inattendues pour un lecteur français, celui du Japon dont le monde se fiche un peu, et de Tokyo, « ville où l’on peut se sentir libre et heureux » mais qui se trouve n’intéresser personne. Forest se défend d’être un expert en japonisme, ou un membre du « syndicat des écrivains-voyageurs ». Forest s’entête, s’amuse, lit, écoute, transmet. Son journal est irradié par les dessins de Kurosawa, mais aussi les romans de Kenzaburô Ôé et Natsume Sôseki (dont il préfère sa Théorie de la littérature), ses réflexions sur l’art photographique d’un Naoya Hatakeyama, mais aussi la sourde catastrophe nucléaire qui occupe et préoccupe les artistes japonais.

"Une littérature authentiquement mondiale, fournissant ainsi un modèle possible pour notre présent "

Le malaise, l’inquiétude, la colère, la volonté de faire malgré tout son travail de témoin s’immiscent par petites touches, sans prise réelle sur le réel, comme une pyrogravure au micron sur une feuille de riz. Car si rien n’a changé en apparence, tout est bouleversé. Et rien n’est plus sur, dit Philippe Forest, qu’un sismographe comme la littérature pour comprendre cette situation en vrac, cul par dessus tête. Séisme moral : selon la romancière Anna Ogino, Fukushima a sécrété, à la faveur de la désorganisation géante, de nouveaux yakusas, ces petits potentats locaux qui prospèrent avec leurs pratiques maffieuses, sur le désarroi d’un peuple. Philippe Forest s’appuie également sur un autre roman sensible publié en 2012, Fukushima, récit d’un désastre (Gallimard), signé du Français Michaël Ferrier.
Ferrier est ainsi l’inventeur d’une belle expression : les écrivains du corail. Traçabilité du concept : « une littérature authentiquement mondiale, fournissant ainsi un modèle possible pour notre présent », ces romanciers pratiquent et combinent plusieurs langues, font dialoguer plusieurs cultures, voire les hybrident. Michaël Ferrier, enseignant depuis une quinzaine d’années à Tokyo, est lui-même un romancier du corail, qui nourrit l’exo-squelette de sa langue française de toutes sortes d’influences. Qui mieux en effet qu’un romancier du corail, à l’épicentre par excellence d’une catastrophe, pouvait raconter et donner à sentir « la demi-vie » de l’après-Fukushima ? La littérature du corail s’avère une précieuse ressource quand on doit se confronter directement à l’épreuve du désastre, et témoigner.
Flâné dans le sillage tokyoïte de Philippe Forest en effet ne dissipe pas la radioactivité, mais nous permet de partager les conceptions d’ une liberté et d’un bonheur qui savent exiger.


Repères :

Retour à Tokyo (Allaphbed 7), de Philippe Forest, Editions Cécile Defaut, 199 p., 20 euros. Publié : mars 2014>


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