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Au bazar de l’épouvante

mardi 27 mars 2012, par Alexandre Mathis

Tags : Taschen

Le cinéma d’horreur : Un livre richement illustré et bizarrement honteux dans son propos

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La Malédiction des Pharaons

Réédition du livre Le Cinéma d’horreur paru en 2008, chez Taschen, la couverture était une photo déjantée de Jack Nicholson dans Shining de Kubrick. Pour cette nouvelle édition, Isabelle Adjani et Klaus Kinski dans Nosferatu de Werner Herzog, remplacent l’agité de l’hôtel perdu dans les hauteurs enneigées du Colorado. Photo plus sombre. Plus mystérieuse, sans mal. La version d’Herzog est la seule qui restitue dans le détail l’architecture du château décrite par Bram Stoker dans Dracula.

On lit en introduction :« L’horreur est la manifestation du réel, son actualisation, la réalité à laquelle nous ne pouvons échapper. Quelle est la différence entre « horreur » et « terreur » ? L’horreur vient après coup. La terreur, c’est l’angoisse et le suspense ; c’est la crainte de ce qui pourrait arriver  » .
Le livre s’ouvre sur une photo double page, noir et blanc, du tournage des Oiseaux d’Alfred Hitchcock. Tippi Hedren est dans une cabine téléphonique qui sera fatale à d’autres dans d’autres films. Ici, pas de camion fou en vue. Autour, des oiseaux qui ne donnent pas plus signe de vie que ceux empaillées par Norman Bates, immortalisé par Anthony Perkins, dans le motel de Psychose. Décor d’intérieur, noir. Magie du cinéma en préparation avec cinq machinos, autour.

"Une célébration des pulsions morbides"

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La Malédiction des Pharaons

« Le présent ouvrage se veut une célébration des pulsions morbides. Des zones d’ombre de la sexualité. Du désir primal de la peur dans toute sa débauche. Les films d’horreur représentent un immense marché aux horreurs destiné aux accros de l’inconscience et du déraisonnable.  »
Jusque-là, rien à redire. L’intention est plutôt sympathique.
Ouvrage grand public décevant, visant le plus grand nombre, Le cinéma d’horreur ressemble vite à un manuel scolaire ou à une thèse universitaire qui table sur les films les plus médiatisés, énumération fastidieuse de titres où Wes Craven, le George Romero qui suit La Nuit des morts-vivants, Les Dents de la mer, le Brian Yuzna de Society, Joe Dante, James Cameron, Kathryn Bigelow et la série des films pour ados ont la belle part, entre autres bandes tape à l’œil ou valeurs surfaites.
Le texte ne nous apprend rien. Si un texte n’apprend rien, ou ne provoque aucune émotion, à quoi sert-il !

Pire, on peut lire entre des titres de films alignés à la suite, au chapitre science-fiction que Les Yeux sans visage de Georges Franju emprunte au giallo (sic), titre auquel succèdent vingt lignes sur La Mouche de Cronenberg (La Mouche noire de Kurt Neumann est à peine cité), on lit que Frankenstein de James Whale « est un très beau film, effrayant à souhait ‒ du moins pour l’époque  », éternelle – affligeante ‒ notion du progrès, lié à l’art (sic – si art il y a, aujourd’hui au cinéma), les auteurs préférant, au chapitre morts-vivants, Ré-animator de Stuart Gordon à la série des Frankenstein de Terence Fisher (les deux grands films de Stuart Gordon Aux portes de l’au-delà et Dagon ne sont pas cités).

Se suivent, au fil des chapitres, tueurs psychopathes et serials killers (citations de tueurs en série en exergue), cannibales, monstres et dégénérés avec les péquenauds aux pulsions meurtrières de l’Amérique profonde (2000 maniacs, Massacre à la tronçonneuse, Le Crocodile de la mort, La Colline a des yeux, Le Sous-sol de la peur pour citer le meilleur) étrange ragoût (les sœurs Francine et Colette Bergé ‒ Abysses de Nico Papatakis ne sont pas de la fête) où l’on passe allégrement d’un paragraphe l’autre de Freaks à des digressions sur Mondo Cane de Gualtiero Jacopetti ! pas des plus pertinentes, de Ruggero Deodato à Herschell Gordon Lewis, épicées de jugements péremptoires à l’emporte-pièce ‒ rejet en bloc des films de momies – La Malédiction des pharaons de Fisher inclus, au chapitre morts-vivants, «  il faut reconnaître que ces films de momies sont poussifs, pesants et mortels » pour canoniser des versions dernier millénaire.

Mépris pour un "sous-genre"

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La Malédiction des Pharaons

Fantômes et maisons hantées succèdent à la revanche de la nature, le chapitre possessions, démons et mauvais génies affiche un mépris pour le « sous-genre  », préférence donnée aux films à gros budgets, plus reconnus (contrairement à ce qu’on lit, Lisa et le Diable, expédié en une ligne, n’est pas un film mineur de Mario Bava), vaudou, sectes et satanistes, vampires et loups-garous, enfin, comme dessert, les monstres féminins, chapitre qui s’ouvre sur une photo de Joan Crawford hache en main dans La Meurtrière diabolique de William Castle.
Amateurs de singularité, il n’y a rien pour vous. La balade ne s’écartera pas des sentiers battus. Seul film singulier cité (une belle photo en noir et blanc), l’inclassable Carnival of Souls (édité en dvd en 2007 par Le chat qui fume).

Une dizaine de pages consacrées à L’Exorciste de William Friedkin. Les auteurs écrivent : « suites et préquelles sans grand intérêt tournées dans son sillage  », n’espérez donc rien sur Magdalena la sexorcisée, ou sur Jess Franco inconnu au bataillon. Jean Rollin n’a pas plus de chance. Lucio Fulci ne gagne pas à être cité.

Parmi d’autres absents, perpétuels oubliés ou fous furieux qui auraient pu figurer au cours des chapitres développés, Théâtre de sang de Douglas Hickox, Les Tueurs fous, film belge de Boris Szulzinger, auquel est préféré C’est arrivé près de chez vous davantage dans l’air du temps, Whirlpool de Josef Larraz (sur qui Pete Tombs a consacré une partie de ses Immoral Tales) ou Le Mort qui marche de Michael Curtiz, avec Boris Karloff, rayon morts-vivants, autre film très rarement cité, pourtant magnifique.

Un des plats de résistance revient au gore (sans l’excellent Baby Blood d’Alain Robak), genre qui a été l’objet d’un beau livre de Marc Godin, Gore, paru en 2000, auquel on renvoie.

Choix arbitraire sous le flux des « productions destinées à un public familial en extériorisant la source manifeste de l’horreur »… films pour ados (Vendredi 13…), l’approche est plus sensible aux effets spéciaux qu’à la poésie de certains films, même si L’Île du docteur Moreau, King Kong, Les Chasses du comte Zaroff ou L’Étrange créature du lac noir sont salués au passage, avec une sincérité authentique, photos à l’appui. Films reconnus depuis des décennies, à travers des quantités d’autres ouvrages, ils ne peuvent être absents à l’appel.

Les atouts de l’iconographie

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La Fiancée de Frankenstein

La démarche choisie, comme pour Film noir chez le même éditeur infiniment plus réussi, était de commenter une dizaine de films en particulier.
Le texte aux détours des chapitres s’embourbe dans des digressions inopportunes, des citations interminables de titres originaux entre parenthèses, à ce propos l’erreur que la plupart continuent de commettre depuis un demi-siècle (Carlos Clarens, J-P Bouyxou, F. Moury et quelques autres exceptés) est au rendez-vous, en attribuant comme titre original au Cauchemar de Dracula de Fisher le titre d’exploitation américain, Horror of Dracula.
Sont, donc, longuement présentés, entre autres : La Maison du diable chef-d’œuvre de Robert Wise, Chromosone 3 de David Cronenberg, The Wicker Man de Robin Hardy, avec un texte péchant parfois par la légèreté, « des films comme… affirment l’existence du Prince des ténèbres, mais ne fournissent guère de preuves de l’existence de Dieu  ».

Les photos noir et blanc tiennent très bien le tirage grand format. Les photos couleurs reproduisent parfois une flouzaille intensifiée.

Parmi les belles photos pleine page, ou rares, retenues, qui peuvent légitimer l’achat du livre, du noir et blanc essentiellement : un beau portrait de Peter Lorre dans M, Le Cabinet du Dr Caligari, Le Fantôme de l’Opéra (1925) avec Lon Chaney, tournage de Freaks où toute l’équipe est réunie à table devant Tod Browning et les techniciens, photo suffisamment grande pour que l’on voie nettement chacun, tournage de L’Île du docteur Moreau avec Erle C. Kenton, Charles Laughton et Kathleen Burke, tournage de La Fiancée de Frankenstein, La Maison du diable, La Sorcellerie à travers les âges, Dr. Jekyll and Mr Hyde version de 1931, Le Loup-Garou (George Waggner, 1941), La Chose surgie des ténèbres, Le Village des damnés, L’Invasion des profanateurs de sépultures, Le Masque du démon, The Vampire Lovers, Ingrid Pitt décapitée par Peter Cushing…
Photos qui se regardent avec le même plaisir en rouvrant le livre.
Dernière photo, pleine page : « sur le tournage du Cauchemar de Dracula, même les vampires ont besoin d’un petit en-cas de temps à autre », Carol Marsh (non citée) est à moitié redressée dans une tombe, une couverture sur les jambes, elle avale un petit déjeuner devant une tasse de café posée sur le bord de la sépulture.


Repères :

Le Cinéma d’horreur de Jonathan Penner, Steven Jay Schneider, Paul Duncan, 192 pages, relié, 9,99 euros. Parution : 20 février 2012.


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