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à Stéphane Dudoignon, chargé de recherches au CNRS, spécialiste de l’islam et de la sainteté en Asie Centrale

Au-delà de l’affaire Clotilde Reiss, comment les chercheurs français poursuivent-ils leurs études sur l’Iran ?

jeudi 8 octobre 2009, par Emmanuel Lemieux

Tags : Iran

Ce spécialiste de l’islam et de la sainteté en Asie Centrale a été retenu à Téhéran durant de longues semaines en 2007, pour avoir été sans autorisation dans une zone sensible, la province du Sistan-Balouchistan, et photographié une procession religieuse. Il est aussi traducteur de l’écrivain tadjik Barzou Abdourazzoqov (Huit monologues de femmes ; Zulma) et auteur d’un merveilleux et ironique "Voyage au pays des Baloutches" (Cartouche).

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Stephane Dudoignon

1. Au-delà de l’affaire Clotilde Reiss, comment les chercheurs français poursuivent-ils leurs études sur l’Iran ?

Les misions scientifiques en Iran (j’ai interrompu les miennes depuis 2007, constatant une presque impossibilité à travailler sur place) s’élaborent en général avec l’appui financier du CNRS, logistique et amical de l’Institut Français de Recherche en Iran, logistique et amical aussi de plusieurs institutions locales.

Pour mes travaux sur le sunnisme en Iran oriental par exemple, l’Université Beheshti de Téhéran, l’Université Libre de Zahedan ainsi que... le Bureau du Guide Ali Khamenei pour la région du Sistan & Baloutchistan — pour la bonne raison que le personnel auquel j’ai eu affaire dans ces trois institutions était le même, constitué d’universitaire cumulant les casquettes comme il est de coutume en Iran).

Les obstacles principaux sont en général... français et tiennent à la liste (excessive) de régions dont le CNRS (poussé par nos ambassades) interdit l’accès à ses chercheurs, pour des raisons de sécurité. Depuis 2007, les régions frontalières orientales et occidentales de l’Iran (Sistan & Baloutchistan à l’est, Kurdistan à l’ouest) sont aussi, de facto, fermées aux étrangers, ce qui constitue plus qu’un obstacle au travail de terrain dans ces régions.
Mes séjours ayant toujours été de durée brève (un mois au plus), je n’ai jamais dû passer par l’obligation d’une tutelle universitaire iranienne, ayant pu me satisfaire des partenariats esquissés entre 2003 et 2007 avec les institutions susmentionnées.

2. Avez-vous vu les relations scientifiques franco-iraniennes évoluer ces cinq dernières années, et de quelle façon ?

De mon point de vue (il serait intéressant de recueillir l’opinion de chercheurs appartenant à d’autres disciplines), les relations scientifiques franco-iraniennes se sont considérablement dégradées depuis 2006, un an après l’élection d’Ahmadinezhad à la présidence de la république. D’abord parce que le remplacement de nombreux responsables de la recherche et d’istitutions comme les Archives Nationales d’Iran par des amis du nouveau président s’est traduit par un raidissement de toutes les procédures, et par la diminution considérable de la bonne volonté administrative à l’égard des chercheurs étrangers — pour ne rien dire de la difficulté accrue de trouver des interlocuteurs bienveillants au sein des administrations de la recherche.

Il faut noter également un changement de tonalité de la nouvelle administration par rapport à la pratique même de ma discipline, l’histoire contemporaione : si la période Khatami a permis d’intéressantes révisions de la période Pahlavi (celle des deux derniers chahs), la période actuelle est au contraire signalée par le retour à une ligne hostile, laquelle n’est pas sans conséquence sur la pratique historique elle même.

Ensuite parce que les autorités iraniennes, notant probablement le changement de langage du gouvernement français à leur égard après l’élection de Nicolas Sarkozy en France, ont, dans la logique de marchandage qui les caractérise, soumis l’IFRI à des pressions constantes, allant jusqu’à procéder à des descentes de police dans l’institut et à arrêter l’un de ses anciens directeurs, archéologue (donc appartenant à une discipline a priori moins suspecte), pour mimer ensuite une reconduite à la frontière qui ne fut pas du meilleur goût (en quoi, je m’en suis personnellement assez bien sorti...).

D’une manière générale et sur la longue durée il faut noter qu’aux yeux de la République islamique en général et de l’administration actuelle en particulier, les sciences humaines et sociales apparaissent comme autant d’activités au mieux indésirables, au pire nuisibles, l’idée même de recherche étant confondue dans l’esprit du régime avec les sciences "dures", seules jugées socialement et politiquement utiles. Tout chercheur ou projet en sciences humaines et sociales doit donc faire face, avant même de commencer son travail, à une double prévention de la part des autorités du pays.

3. Votre rétention de quelques semaines vous ferme t-elle la porte de l’Iran ?

Selon le ministère iranien des Affaires Etrangères, interrogé sur ce point en 2007, les portes de l’Iran me restent ouvertes et je ne devrais pas rencontrer de problème pour l’obtention d’un visa. Compte tenu toutefois du changement de climat en Iran même, a fortiori depuis les élections présidentielles de juin 2009, un retour et une réactivation des partenariats scientifiques noués au cours de ces six dernières années me paraît extrêmement prématuré.

D’autant plus que le ministère français des Affaires Etrangères paraît lui-même désireux de limiter le volume de nos échanges scientifiques avec l’Iran au cours des mois voire des années qui viennent, ce qui compte tenu du contexte politique général est tout à fait compréhensible.

4. Quels conseils donneriez-vous à un jeune chercheur qui souhaiterait se rendre dans ce pays ?

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L’étudiante française Clotilde Reiss, lectrice à l’université d’Ispahan, lors de son procès à Téhéran en août.

A un jeune chercheur français souhaitant partir étudier en Iran, je conseillerais d’abord et avant tout de diversifier sa spécialisation régionale et linguistique, afin de ne pas devenir tributaire, dans le développement d’une éventuelle carrière scientifique, des aléas d’un seul pays, qui plus est d’un pays dont l’histoire contemporaine, mouvementée, semble être entrée dans une phase moins prévisible que d’autres.

Pour nous limiter au domaine persanophone, un pays de moindre dimension comme le Tadjikistan offre des possibilités de recherche de terrain ou d’archives loin d’être négligeables, et l’ambassade de France à Douchanbeh s’efforce actuellement d’aider les chercheurs en études iraniennes confrontés à la nécessité d’un redéploiement géographique que tous espèrent temporaire.

En Iran même, les chercheurs français et européens gagneront à toujours veiller à développer des projets ayant l’aval des autorités locales, en partenariat direct et durable avec des universités et centres de recherche iraniennes, lesquelles sont du reste très demandeuses de coopération internationale. Ce pourrait être à l’avenir un rôle important pour l’IFRI que de servir d’intermédiaire entre institutions françaises et iraniennes pour l’établissement de ce type de projet, pour lesquels il existe en France et en Europe de très nombreuses sources de financement, parfois à une large échelle.

Quoiqu’il en soit l’isolement est à proscrire : politiques et scientifiques iraniens ont exprimé à de nombreuses reprises, depuis longtemps déjà, leur hostilité de principe, que l’on peut comprendre au vu de l’histoire contemporaine du pays (où le souvenir de la domination anglo-américaine du XXe siècle est encore très cuisant), au développement sur leur territoire d’une recherche occidentale ne rendant pas de compte localement.

Si je pouvais ajouter un mot de conclusion, ce serait pour rappeler que les relations scientifiques entre la France et l’Iran n’en sont pas, et de loin, depuis trente ans, à leur première crise, et que l’expérience nous incite à garder patience en espérant qu’une évolution rapide de la situation géopolitique dans l’ensemble du Moyen-Orient permette très bientôt un nouveau redémarrage."


Repères :

www.ifriran.org : le site de l’Institut Français de Recherche en Iran

www.teheran.ir, la plus vieille revue culturelle de langue française à Téhéran et qui doit louvoyer avec le régime depuis des années.

A lire en rubrique Dico des intellos, Barzou Abdourazzoquov le Molière tadjik


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