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Aux jeux olympiques de l’absurde

lundi 4 janvier 2016, par Jean-Marie Durand

Dans une Encyclopédie des sports oubliés, et totalement déjantés, le journaliste Edward Brooke-Hitching dresse la poésie saisissante d’une humanité cruelle et drôle

Découvrant un vieux dessin allemand, datant de 1719 mettant en scène des nobles un peu louches lançant vers le ciel des renards aux jambes écartées, le journaliste anglais Edward Brooke-Hitching a commencé à s’intéresser à l’histoire de sports et de pratiques de loisirs excentriques. Pour réaliser que l’histoire du sport est pleine d’étranges rituels que la civilisation contemporaine a cherché à effacer, au nom du respect de la dignité humaine, de la hantise du ridicule ou du respect de la condition animale. Dans une sorte d’encyclopédie fantaisiste mais historiquement validée, l’auteur, lui-même fils de marchand de livres anciens, a consigné des dizaines de sports délirants, dont quelques gravures permettent d’imaginer la folie furieuse.

Cette anthologie sportive s’articule autour de trois critères distincts, qui en eux-mêmes soulignent l’imaginaire glauque et fantasque de nos ancêtres : la cruauté, le danger, le ridicule. Sachant que comme l’observe l’auteur, « la cruauté couvre la partie la plus large de notre sujet ». En termes d’intolérable cruauté, on est servi au fil des pages de ce bestiaire confondant. Nos ancêtres n’ont pas chômé quant aux supplices infligés aux bêtes : lancer de renard, mais aussi tirage d’anguille, bastonnade de cochon, massacre de chats à coups de tête, combats d’ours, combats de rats et de chiens… Les chats en ont particulièrement bavé. Au Moyen Àge, on s’amusait à les brûler : « tandis que les flammes montaient et que les animaux hurlants tombaient dans le brasier vers leur mort certaine, les badauds savouraient ces sons comme une douce mélodie ». Miaou.
Le danger constitua un autre motif central du tropisme sportif de l’époque moderne. Les descentes de cascade, la boxe avec des feux d’artifice, les sauts en ballon… préfiguraient l’esprit potache et régressif de Jackass, programme télé culte des années 2000. Comme si le plaisir du casse-cou, jamais aussi euphorique que lorsqu’il se fracasse sur le mur en béton de sa connerie, formait une sorte d’invariant anthropologique. Le goût du ridicule pourrait aussi relever de cette loi éternelle : le ballet à ski, le lancer de serpillière, le tennis sur place, gober des poissons rouges, avaler du porridge brûlant en un laps de temps très court, dans les foires au XVIIe siècle... participèrent de cette pulsion éternelle de rire de soi, à travers des jeux absurdes. En se gavant, en se plantant, en se gamellant, en se frottant aux périls de son corps soumis aux épreuves diaboliques de sa mise à mort, l’humanité n’a cessé de rire et de contempler en même temps les exploits de sportifs considérés d’abord comme des amuseurs publics. Sortant de leur triste oubli ces dizaines de sports, chefs d’œuvre de l’imaginaire poétique et pathétique des siècles passés, Edward Brooke-Hitching livre un réjouissant manuel de savoir vivre à la mesure du savoir rire.


Repères :

Edward Brooke-Hitching , L’Encyclopédie des sports oubliés (traduit de l’anglais par Laurent Barucq), Paris, Denoël, mai 2015. 320 p, 18 €


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