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Avec les derniers premiers hommes

lundi 4 mai 2009

Le photographe Pierre de Vallombreuse sillonne la planète depuis plus de vingt ans, traquant les derniers éclats des cinq mille peuples les plus menacés par la mondialisation. "Ces êtres sont étranges, mais non étrangers, et notre identité est incluse dans leur étrangeté", a écrit Edgar Morin.

L’@mateur d’idées offre en cadeau à ses internautes, un port-folio d’images du photographe qui propose une magnifique exposition à la Maison des Métallos à partir du 19 novembre.

PDF : texte de Guillaume Jan.
Mise en page : JL Hinsinger/Cicero pour L’IJ

C’est une photographie édifiante. Le regard de carbone vous scrute avec une curiosité altruiste. Le Papou Dani qui accompagne des touristes dans ce bar d’Irian Jaya, en Indonésie, est paisiblement attablé. Sa main gauche, celle « du deuil » (quatre phalanges coupées, autant d’êtres chers disparus), enserre un grand verre embué. Cette image à front renversé – le bon sauvage qui philosophe dans notre triste boudoir – a servi d’icône officielle à Peuples, la grande exposition de Pierre de Vallombreuse, ainsi qu’à son livre magnifique et crépusculaire, mais elle ne révèle pas tout (Lire encadré plus bas). Hors cadre : le Papou a commandé une boisson fraîche pour se désaltérer, le barman raciste lui a préparé un thé bouillant. La main gourde du Papou n’ayant pas détecté la chaleur du verre, l’homme va se brûler. Cruauté du monde, cruauté de la mondialisation. Les petits peuples dispersés sur la planète ne boivent-ils pas tous les jours leur bol de cyanure ? Celui des grands prédateurs et des intégrations désintégrantes de la culture standard.

Elles seraient cinq mille nations lilliputiennes, tout au plus 300 millions d’individus en sursis, à vivre avec des libertés de plus en plus millimétrées. Akhas de Thaïlande, Dinkas du Soudan, Ayoreos et Lenguas du Paraguay, Innus du Canada, Mayas du Chiapas, Palawans des Philippines, Mentawais et Papous d’Indonésie, Yi de Chine ou Tatars d’Ukraine, sans oublier les Kanaks de France... « Je ne suis pas un homme de verbe. Je me suis retrouvé au cœur de quelques génocides. Je n’avais pas imaginé il y a vingt ans que je me lancerais dans cette immense entreprise de rencontres et de témoignages », s’excuserait presque Pierre de Vallombreuse.

Il a des manières d’un autre siècle. Une façon douce de parler de quête spirituelle, de respect de l’autre et de mondes en demi-deuil. Pierre de Vallombreuse, 44 ans, est photographe après avoir hésité à se lancer dans la bande dessinée. Sa vie, une succession de cases qui relèvent de l’épopée héroïque, de l’inconscience et du hasard, propice aux belles rencontres. Est-ce parce que chez les De La Cloche de Vallombreuse, natifs du pays Basque, on est héros de père en fils ? Que le grand-père, Henri, fut aviateur lors de la Première Guerre mondiale, puis brigadiste et grand résistant ? Est-ce parce que le père, François, fut para-commando SAS à l’âge de 15 ans, puis un peu aventurier gaulliste et un peu espion ? à 22 ans, Pierre, lui, se retrouve à Bornéo, sur les traces d’une tribu de coupeurs de têtes. Démarche anachronique quand les années 80 font la fête au virtuel.

Yi, Mayas, Dinkas

Loin de la folklorisation show-business, il les aime, ces farouches premiers hommes, ces nations confettis, ces micro-peuples d’une préhistoire conservée et sous les pieds desquels brûle la terre empoisonnée. La forêt se recroqueville, les eaux deviennent boueuses, les intérêts économi ques et les raisons d’Etat font compresseurs. Pierre de Vallombreuse ne s’attarde pas sur ces hommes premiers. Certains sont de-venus des amis, d’autres lui ont formellement demandé à ne pas être photographiés. « Non par superstition ou croyance, mais parce qu’ils veulent qu’on leur fiche la paix. Heureusement, il existe encore de petits morceaux d’inconnu sur la planète. » Pas de shoot again ou de zoographie des tribus, le photographe s’est forgé une carapace éthique pour ne pas « touristifier » ses images. Même s’il conçoit des sujets pour Géo et pour des journaux à grand tirage, il a cofondé, avec Emmanuel Garrigues, l’association Anthropologie et photographie, sous les auspices de l’université Paris VII.

Emmanuel Garrigues : « L’ethno-photographie est une discipline qui se propose de définir, de préciser et d’appliquer les règles les plus rigoureuses à l’utilisation de la photographie dans les sciences humaines. » Il faut avoir les nerfs solides dans les situations de guerres sauvages. Lorsque des peuples minuscules sont agressés, on ne s’embarrasse pas de Convention de Genève. « Au Chiapas, les massacres de Mayas par l’armée et la police m’ont particulièrement horrifié », commente-t-il sobrement. De même, les bombardements des Dinkas au Soudan restent un cauchemar vivace. Mais Pierre de Vallombreuse a aussi mesuré les capacités de résistance de ces petites nations, et leurs stratégies de survie. Celles qui ont une tradition guerrière s’en sortent mieux que celles dont la culture a été dénaturée par le tourisme, l’alcool et les violences. « Les Yi, peuple tibéto-birman, sont 6,5 millions et tiennent la dragée haute au pouvoir central. »
Pierre de Vallombreuse se sent un peu perdu lorsqu’il réintègre, six mois par an, son appartement du IV e arrondissement de Paris. Le quartier s’est peu à peu vidé de ses artisans. « Il y a à peine un quart de siècle, tout le monde se connaissait. J’étais le petit photographe du quartier. » Et puis, il se sent à la fin d’un cycle. A force de fréquenter des hommes en sursis, la cendre de ses photos est comme une pluie noire annonciatrice de catastrophes. Il voudrait léguer ces milliers d’images à une photothèque universelle, qui promettrait au moins l’éternité et la tranquillité à ces 5 000 peuples cernés par l’univers électronique. Et puis repartir, extraire le dernier suc de ces « hommes-racines » avant qu’ils ne s’effacent. « C’est l’homme qui est en danger, pas la terre. Même vitrifiée et polluée, elle continuera de tourner avec des rats et des cancrelats. » Pierre de Vallombreuse, ou le dernier des Mohicans ?

Itinéraires à La Maison des Métallos, 94, rue Jean-Pierre Timbaud, 75011 Paris, du 19 novembre au 17 décembre 2008.
www.maisondesmetallos.org

PDF - 2.2 Mo
Pierre de Vallombreuse

Repères :

Peuples du livre

En 1998, Hibiki Kobayashi dressait, pour son livre Tribus (Assouline), trois mille portraits de représentants des peuples lissus, chafas, danis ou samburus. Des portraits bruts, en gros plan, avec lissage en studio. Pierre de Vallombreuse a une toute autre approche. Pas de pittoresque clinique, mais des souffles de vies et des êtres cadrés dans le contexte de leur existence. Akhas défoncés par l’opium, Mentawais folklorisés par le tourisme, Innus alcoolisés, guerriers surmas d’Ethiopie, Mayas dans un carnaval syncrétique... Un travail d’alerte et de témoignage. Ces micro-nations sont fragiles comme des papillons de nuit. Edgar Morin a écrit un beau texte sur ces photos si lointaines et si proches. « Ces êtres sont étranges, mais non étrangers, et notre identité est incluse dans leur étrangeté. » Peuples de Pierre de Vallombreuse et Edgar Morin, Flammarion, 135 p. 45 €.


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