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BOUBOUR (ou Bourgeois Bourrin)

mercredi 19 avril 2017, par Yves Czerczuk

Traçabilité : Théorisés en 2013 par Nicolas Chemla, les « Boubours », ou contre-Bobos, saturent plus que jamais l’espace médiatique et politique de leur matérialisme vulgaire.

Société. Si la résurrection en 2013 du magazine Lui, remonté non-dépoussiéré des catacombes de la pop millésimée 60-70, ne fut qu’un micro-événement dans le domaine élitiste de la presse culturelle, ce lancement marqua l’avènement d’une nouvelle mentalité qu’un blogueur du site Mediapart s’est empressé de conceptualiser. Le publicitaire et titulaire d’une maîtrise d’anthropologie sociale à la School of african oriental studies de Londres Nicolas Chemla se servit de cet exemple pour théoriser sur l’apparition sur la scène publique du « Boubour ». Ainsi naquit l’alter ego ennemi du Bobo, le Boubour, à l’image de ce que le gorille est au bonobo. Chemla a approfondi le sujet dans une amusante mais stimulante Anthropologie du boubour en février 2016.

Né du rejet du bourgeois-bohème par une élite à la culture plus ou moins ouvertement ethnocentriste, le Boubour oppose à la claudicante volonté de mixité bobo, un masculinisme surgonflé aux symboles ostentatoires de la puissance. Car, pour le bourgeois bourrin, peu importe le discours tant que, in fine, les lignes, après de vagues vacillements médiatiques, retrouvent leurs positions initiales et ne transgressent pas l’ordre « naturel ». « Le Mec » doit faire honneur à sa condition de mâle dominant ainsi qu’à une supposée liberté de penser post-colonialiste. Le genre féminin, qu’importe le motif, n’est applaudi que s’il fait tomber le haut, et s’il ne risque pas de prendre la place de l’homme. Il y a un gramcisme Boubour car, précise Chemla, « l’argent, le succès et les dépenses décomplexées ne suffisent pas a faire un bourgeois bourrin. Ce sont les valeurs défendues qui a mes yeux font le boubour. »

« Très clairement. le Boubour, comme le poujadiste en son temps, n’est qu’une dérive naturelle de la démocratie en démagogie » instruit Nicolas Chemla qui s’appuie sur un ouvrage récent de l’anthropologue Owen Jones.

C’est ainsi que après « la pensée unique » (qui est toujours celle des autres) et le vitriol critique lancé au visage fuyant du « Bobo », le gros « bon sens » est revenu en flèche dans les débats publics, tout comme le besoin de suivre un « sens commun » et d’observer plus de « virilité » dans la décision politique. Le Boubour ou Bourgeois Bourrin serait le dignitaire satisfait de ce clinquant décomplexé, un missionnaire tout azimut du « confort intellectuel et de l’habitude » selon les propres mots du créateur de cet hapax. Évidemment mettre des visages sur ce concept pose toujours problème, mais l’on peut songer à une galerie où s’entrecroiseraient les Bernard Tapie, Eric Zemmour, Franz-Olivier Giesbert et Laurent Wauquiez.

L’actualité donne-t-elle un nouveau souffle au mot « bourgeois bourrin » ? Deux ans après avoir théorisé, pas de doute pour Nicolas Chemla qui explique à Panorama des idées : « le phénomène a clairement pris de l’ampleur - une fois les vannes ouvertes, difficile de les refermer. Ce qui me parait intéressant, c’est que si la réalité est là, le terme lui même semble avoir du mal a s’imposer, peut être précisément parce que ceux qui pourraient être « visés » par l’appellation sont souvent ceux qui contrôlent la production et la diffusion des discours… »

Les Boubours seront-ils les maîtres moraux du nouveau nouveau monde ?

Le phénomène « Je suis Charlie » après les attentats du mois de janvier a été un révélateur des Boubours proliférants : « on a vu, entre autres (heureusement il n y avait pas qu’eux) des hordes de Boubours revendiquer le cote bourrin de Charlie Hebdo, sans se rendre compte de ce que son radicalisme avait de profondément anti-bourgeois. D’ailleurs, les ventes des numéros suivants se sont effondrées », observe cruellement notre ethnologue.

Les Boubours seront-ils les maîtres moraux du nouveau nouveau monde ? Possible, si l’on en croit la théorie d’un journaliste comme Hervé Kempf, qui a décrit « la nuisibilité des riches » par leur propension à promouvoir un mode de consommation outrancier qu’imitent les couches moyennes de la population. Le Bourgeois Bourrin imposerait sa puissance idéologique franchouillarde comme les riches imposeraient la leur, économique et sociale.

« Très clairement. le Boubour, comme le poujadiste en son temps, n’est qu’une dérive naturelle de la démocratie en démagogie » instruit Nicolas Chemla qui s’appuie sur un ouvrage récent de l’anthropologue Owen Jones. « Celui-ci démontre les liens entre le libéralisme, la capitalisme, la pensée darwiniste et la sociobiologie popularisee par E. Wilson dans les années 70-80, aujourd’hui constamment mises a jour par une avalanche d’études pseudo-scientifiques des neurosciences - qui toutes tendent a justifier et renforcer les pires stéréotypes « bourgeois bourrins » : il y aurait une raison « naturelle » à la domination des riches sur les pauvres, des hommes sur les femmes, des blancs sur les autres, des hétéros sur les homos, etc... « Owen Jones quant a lui a démontré dans son dernier livre comment « l’Establishment » a pris le contrôle de tous les organes de production et de validation des discours afin de faire en sorte que toute dissidence soit tuée dans l’oeuf... et de mieux imposer cette pseudo-pensée « libérale-naturelle ». Oui, l’idéologie boubour a de beaux jours devant elle. »


Repères :

- Nicolas Chemla, Anthropologie du boubour, Paris, Lemieux Éditeur (2016).


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