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Balles tragiques à Charlie Hebdo : 12 morts

jeudi 8 janvier 2015, par Evariste Blanchet

Comment rendre compte, 24 heures après l’événement, du choc ressenti après l’annonce de la tuerie ? Quels mots utiliser, en particulier pour désigner les coupables ? Fondamentalistes ? Islamistes ? Terroristes ? Celui qui m’est rapidement venu à l’esprit, outre « barbare », est « abruti », tout en ayant conscience qu’il pouvait sembler presque provocateur eu égard à la monstruosité du crime et au sang froid avec lequel les assassins ont perpétré leur massacre.

Mais la bêtise n’est pas le domaine réservé des idiots du village : il suffit de se reporter à certaines déclarations de nos grands intellectuels, vivants et morts, pour crouler sous les exemples les plus accablants.
Parce que s’attaquer à un journal qui, à force de perdre des lecteurs, semblait se diriger vers une possible (probable ?) cessation de parution à moyen terme relevait quand même d’un degré de bêtise abyssale. Certes en assassinant à la fois ses principaux dirigeants et ses derniers fondateurs « historiques », le résultat escompté pouvait paraître plus certain. Mais vu l’énormité des témoignages de sympathie provoqués par l’acte odieux, il est, à cet instant, bien plus probable que l’hebdomadaire va au contraire trouver les moyens d’assurer sa survie, au moins pour plusieurs années encore.

L’ampleur du séisme explique, rationnellement, la multiplicité des réactions de solidarité et l’unanimité des condamnations. Mais tout en restant en état de choc, tout en ayant conscience d’être foncièrement incapable d’estimer les conséquences possibles d’un pareil événement, dont on soupçonne simplement qu’il pourrait, pour la société française, produire des bouleversements de même intensité que ceux qu’a connu l’Amérique après le 11 septembre 2001, j’ai eu le sentiment de réactions institutionnelles non pas surdimentionnées mais tout de même étonnantes.

Qu’un journal comme Charlie-Hebdo puisse être honoré d’une journée de deuil national mérite réflexion. Certes, la décision du chef de l’Etat peut paraître adéquate avec la gravité du crime, et la plus adaptée pour affirmer que s’attaquer à un journal, c’est s’attaquer aux fondements mêmes de nos valeurs mais, quand on connaît le positionnement de l’hebdomadaire, son histoire et son contenu, le geste semble contre-nature.
Même si l’on pouvait s’attendre à une réprobation de ce massacre par les instances religieuses, il n’y a pas eu de ces paroles, comme on en a entendu aux moments de l’affaire des caricatures de Mahomet, avec un début de phrase commençant par une dénonciation des crimes et s’achevant par un regret que les coupables aient été inutilement provoqués. Il y avait donc ce « mais » qui annonçait moins une simple dilution de la responsabilité, ou des circonstances atténuantes, qu’il ne servait de pivot, à l’image d’une aiguille de balance, positionnée en plein centre, signifiant une équivalence parfaite, et parfaitement répugnante, entre le crime et ce qui l’avait déclenché. Les réactions des autorités religieuses ont donc été très au-delà des conventions et des habitudes. Au point que s’ils sont parvenus à entendre sonner les cloches de Notre-Dame en hommage aux victimes, le Professeur Choron, Cavanna, Reiser et Gébé se seront retournés dans leur tombe.

Il n’est pas impossible que l’émotion eut été moindre (à tort) si tous ceux qui ont été bouleversés par l’événement avaient eu une bonne connaissance du contenu du journal. Car si celui-ci s’attaquait à tous les escrocs qui revendiquent leurs crimes au nom de Dieu et de leur foi, il dénonçait tout autant les religions elles-mêmes. Il a beaucoup été question des dessins représentant le prophète Mahomet mais, hormis les lecteurs du journal satirique et les réseaux d’extrême-droite qui ont multiplié les procès, peu de gens ont conscience de la violence extrême des dessins concernant les figures du Dieu chrétien et du (des) pape(s). Il reste que, dans une société laïque, les attaques contre la religion, dès lors qu’elles transitent par le biais du dessin et de l’humour, et non par l’incendie ou même la profanation des lieux de culte, ne sont nullement un problème, même aux yeux des croyants (dont je fais partie). Et cela vaut pour le catholicisme comme pour l’Islam, même si, pour ce dernier, l’interdit de la représentation persiste : le fait est connu, plus que les voix discordantes de certains intellectuels musulmans qui affirment qu’une évolution en la matière est possible (fatale ?).

Avec le temps, Charlie-Hebdo a fini par devenir une institution. Cela relève de l’évidence, mais contrairement à ce que croient d’anciens lecteurs pour qui l’ancien brûlot anarchiste s’est social-démocratisé (même dans cette hypothèse, il aurait encore un peu d’avance sur le social-libéralisme ambiant), il a conservé son humour ravageur.
Le souhait est amplement partagé : il faut que Charlie-Hebdo continue et, à cet instant où j’écris, tous les espoirs sont permis. Mais il importe que son esprit perdure dès à présent. L’unanimité de l’hommage est salutaire, et il aurait été particulièrement stupide de s’en extraire au nom d’un esprit de rébellion. Mais l’on peut regretter que, peut-être à cause de l’intensité d’une douleur paralysante, l’humour apparaisse comme sacrifié. « La liberté assassinée » titre Le Figaro. « C’est la liberté qu’on assassine » titre L’Humanité. Libération opte pour un slogan qui reprend celui des dizaines de milliers de personnes qui sont immédiatement descendus dans la rue : « Nous sommes tous Charlie ». Ne fallait-il pas au contraire, même si c’était une autre facilité, oser le plus mauvais goût ? N’était-ce pas ce que Charb, Tignous, Cabu, Wollinski et Honoré auraient eux-mêmes souhaité ?

Bulles tragiques à Charlie-Hebdo : 5 morts

Charlie-Hebdo fait, depuis longtemps déjà, partie du patrimoine, en terme de sociologie ou de culture (comprise dans son sens le plus large). Mais, même si le terme est déplacé, et que je succombe à mon tour aux travers que je dénonçais il y a quelques lignes, ce sont aussi des artistes. À les réduire à de simples militants de la liberté d’expression, on en oublierait presque qu’ils ne sont pas seulement des vecteurs d’idées mais des producteurs de formes.

Charb est celui qui use d’un trait le plus apparemment banal et inesthétique, presque comme un enfant sans talent mais qui cherche à s’appliquer. Comme si cela ne suffisait pas, il n’hésite pas à œuvrer dans le pipi-caca. Comme s’il souhaitait que le mauvais goût demeure à la première place et ne soit parasité en aucune manière par quelques considérations esthétiques que ce soit. Cela ne l’a pas empêché d’aborder d’autres thématiques, notamment sociales et politiques : il a d’ailleurs travaillé pour L’Humanité.

Cet aspect rudimentaire d’un dessin totalement impersonnel qui devient une marque de fabrique, et mieux encore un style singulier et inoubliable, est plus encore ce qui définirait le mieux Wolinski. Assez rapidement même si ce ne fut pas sa première influence, il s’inspira des grands dessinateurs du journal américain Mad, en particulier Elder. Jusqu’au jour où, sur les conseils de Cavanna qui le voyait aligner les crobards pendant les réunions de rédaction, il opta pour ce type de dessin plus rond et plus rapide.

Le propre d’un dessinateur de presse est de travailler dans l’urgence. Le résultat s’en ressent mais c’est loin d’être un handicap. Cela demande un gros entraînement pour parvenir ensuite à synthétiser en quelques traits l’essentiel d’une idée. Plus que ses confrères, Tignous travaillait beaucoup sur les corps. Ses personnages existent bien au-delà de l’idée qu’ils doivent incarner. Souvent, les épaules sont tombantes, les bras ballants et le bide gras. L’humanité avant d’avoir une âme, des idées et des envies, c’est d’abord une masse corporelle. Et c’est bien cette enveloppe charnelle des religieux qui attire les mouches qui tourbillonnent au-dessus de leur crâne, et non la valeur de leurs discours.

Honoré paraît le plus esthète du lot, son style et sa signature tirant leur inspiration de Mucha, des peintres viennois du début du XXe siècle et des gravures expressionnistes allemandes. Bien que ses textes soient insérés dans des rectangles qui rappellent les espaces qui accueillent les récitatifs des bandes dessinées, ou dans des semblants de bulles, il est le seul de la bande à ne pas pratiquer ce 9e art si cher à mon cœur.
Quant à Cabu, c’est sans doute le plus connu du lot, et le plus doué, réputé pour son trait d’une souplesse et d’un dynamisme extrêmes. La légende rapporte qu’il était capable de dessiner la main dans la poche, et ce n’est probablement pas qu’une légende. Cela explique qu’il fut admiré par l’aristocratie des dessinateurs de presse dès la fin des années soixante, bien qu’il travaillât principalement pour deux organes de presse, Hara-Kiri et Pilote, jugés au mieux douteux, l’un pour son mauvais goût, l’autre pour son appartenance à la bande dessinée alors totalement illégitime.

Bien que tous soient aujourd’hui surtout reconnus comme dessinateur de presse, il y a fort à parier que le Festival International d’Angoulême ne manquera pas de leur rendre un hommage appuyé d’ici quelques semaines. Ce sera d’autant plus mérité que Wolinski restera également dans certaines mémoires comme le rédacteur en chef de Charlie Mensuel, assurément la meilleure revue de bande dessinée des années soixante-dix.


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