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Baltimore, les flics et le journaliste, saison 1

lundi 27 août 2012, par Vanessa Postec

Mieux qu’une série télé, même diffusée par HBO. Baltimore : une année dans les rues meurtrières ou le récit vrai d’un journaliste « embedded » aux côtés des flics de la Criminelle.

David Simon, le papa de The Wire, la série chouchou de Barack Obama, n’a pas toujours écrit et produit pour HBO. Durant un temps, il vérifia les cartes météo du Baltimore Sun, prit en charge les faits divers de la ville pour le même journal, et porta un diamant à l’oreille. C’est d’ailleurs à cette époque, à la fin des années 1980, que Simon saisit au vol la drôle d’idée lancée par un flic lors d’une soirée de réveillon, et profita de la rogne soigneusement entretenue contre sa hiérarchie pour prendre un congé sans solde et s’embarquer, aux côtés des inspecteurs de la Criminelle de Baltimore. En qualité –largement usurpée et tout aussi improbable- de stagiaire de la police, pour l’occasion armé d’un bloc-notes et d’un stylo.

Il aura fallu une année pleine au reporter pour croquer le quotidien de cette poignée de policiers, en charge d’à peu près tout ce que les hommes, la misère, la bêtise et la rue sont capables de produire de pire, de plus violent, de plus gratuit. Et près de 25 années de plus pour que les quelque 600 pages de Baltimore : une année dans les rues meurtrières, franchisse l’Atlantique. Ce n’est pas une enquête, pas plus un témoignage (on ignore le « je », ici, et David Simon fait corps avec son (ses) sujet(s) d’étude jusqu’à se fondre dans le paysage), mais le récit-fleuve, au jour le jour, d’un travail qui a plus à voir avec le mythe de Sisyphe qu’avec les bluettes de la famille Higgins Clark.

« Je baignais dans l’enquête sur les meurtres envisagée comme un travail à la chaîne. »

Par bien des aspects, Baltimore : une année dans les rues meurtrières est un reportage de guerre. Une guerre urbaine, une guerre sans issue, qui prend naissance dans le ghetto et grandit avec la pauvreté. La guerre que se livrent entre eux les dealers, pour un bout de trottoir ou un sachet de dope, la guerre qui parfois se trompe de cible et tue des enfants, la guerre qui exécute des femmes par jalousie et des hommes par vengeance. La guerre entre les flics et les criminels, enfin, dont l’issue n’est jamais certaine. Mais qui, à chaque instant, et sans relâche, fourbit ses armes, comme le relate Simon dans la postface de son ouvrage : « L’été venu, tandis que le nombre des victimes augmentait avec la chaleur de la ville, j’ai commencé à m’apercevoir que j’étais à l’usine. Je baignais dans l’enquête sur les meurtres envisagée comme un travail à la chaîne, une industrie en plein essor pour une Amérique gagnée par la rouille, qui avait depuis longtemps cessé de produire grand-chose en gros, si ce n’est le malheur. Peut-être, me suis-je dit, était-ce l’aspect ordinaire de tout cela qui en faisait, justement, l’extraordinaire. »

Le journalisme, du moins celui que le Baltimore Sun pratiquait, lui refusait le luxe de détails, la profondeur de vue, réduisant les affaires criminelles de la ville à quelques colonnes imprimées ; l’édition permettra à David Simon d’aller au fond des choses, et au lecteur de dépasser les clichés et la vision romantique du travail de l’enquêteur. Car à la Crim’, pour toute prestigieuse que la brigade puisse être, le gros du travail revient à ramasser le corps refroidi d’un petit trafiquant de drogue, allongé sans traces, sans indices matériels et sans témoins dans une ruelle obscure.

Le plus clair de leur temps, ces hommes –les femmes, si parfois l’une d’entre elles parvient à se faire accepter, cela relève de l’exception dans cet univers éminemment machiste- le passent à cumuler les heures supplémentaires ; à tenter de transformer, sur le tableau de la brigade, le rouge en noir, les enquêtes "en cours", " en enquêtes "résolues" ; à griffonner des pages de rapports et de dossiers ; à patienter des heures au tribunal, avant de tenter d’expliquer aux jurés que, dans les rues de Baltimore, les choses sont un rien plus complexes qu’au cinéma : ici, pour tuer, il n’est pas toujours nécessaire de posséder un mobile.

Parfois, pourtant, les enquêtes dont les flics de la Criminelle ont la charge sont de celles dont on fait les meilleures séries policières, la résolution exceptée. A commencer par l’affaire Latonya Wallace, qui sert de colonne vertébrale à l’ouvrage, le meurtre et le viol d’une gamine, que la Criminelle, en dépit (ou à cause ?) des moyens colossaux mis en œuvre, de l’implication et de la somme de travail abattue par l’inspecteur en charge de cette enquête, ne parviendra pas à résoudre.
« Que ça lui plaise ou non, un bon enquêteur doit finir par appuyer sur la gâchette.  »
Pas d’angélisme, dans cet ouvrage. Les flics y sont ce qu’ils sont : certes moins pourris que la majorité des parfaits salauds qu’ils embarquent, mais ça s’arrête là. Il y a ceux qui, parmi eux, tolèrent leurs collègues noirs uniquement parce qu’ils ont, de par leurs fonctions, accès au titre d’« Irlandais honoraire  », ils y a ceux qui martyrisent les petits nouveaux, ceux qui tyrannisent leurs collègues, ceux qui ont un humour douteux, ou un penchant certain pour la bouteille. Mais il y a de l’empathie, c’est certain.

"L’essentiel, ce sont les scènes de crime, les enquêtes de voisinage et les interrogatoires, qui se jouent sur la toile de fond d’une humanité imparfaite. Il en sera toujours ainsi"

Et une vraie réflexion qui s’esquisse entre les lignes du récit, sur le travail de ces hommes et sa finalité, ses liens avec la justice (ainsi les libertés prises avec l’esprit, sinon la lettre, de l’amendement Miranda), sur la nécessité d’une certaine forme de violence, (policée –ou policière ?- et donc acceptable pour la société : « La leçon de Landsman, c’est que la science, la réflexion et la précision ne suffisent pas. Que ça lui plaise ou non, un bon enquêteur doit finir par appuyer sur la gâchette. »), sur les pressions politiques ou hiérarchiques, les différences de traitement selon que le crime est « sensible » ou ne l’est pas.

Journaliste « embedded » en 1988, David Simon a poursuivi, par des chemins détournés, en mettant en mots puis en images ce qu’il a pu observer, le travail entrepris avec Baltimore : une année dans les rues meurtrières. Et les flics de la Crim’ ont fait de même : « Le boulot a un peu changé au cours des quinze dernières années. L’effet Experts, comme on dit, a fait grimper les attentes des jurés de manière déraisonnable, et est devenu le fléau de tous les procureurs du pays. (…) Cependant, sur le plan global, ces changements sont mineurs et le boulot demeure très semblable à la façon dont David Simon l’a dépeint. L’essentiel, ce sont les scènes de crime, les enquêtes de voisinage et les interrogatoires, qui se jouent sur la toile de fond d’une humanité imparfaite. Il en sera toujours ainsi.  » Terry McLarney, lieutenant à la brigade criminelle et auteur de ces lignes, a parfaitement résumé le travail de David Simon, mais a omis une ultime précision : la lecture de ce livre au long cours, l’un des plus impressionnants documents sur le crime jamais écrits, possède le même potentiel addictif qu’une série télé bien ficelée. La boucle est bouclée.


Repères :

Baltimore, de David Simon, Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié, Sonatine Editions (Paris), 600 p., 23,30€. Parution : 6 septembre 2012.

www.sonatine-editions.fr


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