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Barzou Abdourazzoqov

samedi 16 mai 2009, par Emmanuel Lemieux

Abdourazzoqov Barzou

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En 2008, l’intellectuel et dramaturge de Douchambe a pu se rendre à Paris pour présenter sa pièce féministe et apaisée, Huit monologues de femmes. Barzou Abdourazzoqov, ou comment réfléchir et survivre dans un champ de mines.

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Portrait dessiné : Darius

Il a la fragilité d’un éclat de silex, Barzou Abdourazzoqov. On dirait un enfant de 50 ans grimé d’une moustache. Un peu étonné d’être là, mais bien de ce monde. Sa pièce a été jouée le 17 mai dernier, pour une unique représentation à la Maison de l’Europe et de l’Orient, à Paris. C’est un petit texte de 61 feuillets qui tient dans la main, pour peu que l’on puisse empoigner une pelote de lames de rasoirs : Huit monologues de femmes (Zulma) parle de la condition féminine.

Dans cette république où la monnaie est le somoni, la religion majoritaire l’islam sunnite, avec des poignées de chiites ismaéliens et des orthodoxes, les rumeurs d’un monde en guerre ne sont jamais loin. Le pays est né du désossage de l’URSS, et ses frontières rasent la Chine et l’Afghanistan. Il a encaissé cinq années de guerre civile. De 2001 à 2007, avant de se déplacer dans la non moins riante Quandahar, les Français y faisaient décoller leurs Rafale et leurs drone pour surveiller le no man’s land des talibans. Un million d’hommes sur les 6,5 millions d’habitants – dont 80 % vivent sous le seuil de pauvreté –, travaille chez le grand frère russe. Le travail des enfants est devenu une plaie. L’islamisme bouillonne et se radicalise dans une ambiance généralisée de corruption. Le régime est très personnel.

Le chef de l’État Imamali Rahmonov s’est amputé du suffixe russe en 2007, pour se rebaptiser Rahmon. Il vient de faire passer une nouvelle loi : critiquer ou se moquer de Rahmon vaut quatorze ans de prison. Barzou Abdourazzoqov, lui, s’est rendu célèbre à Douchanbé en pastichant les Fourberies de Scapin à la sauce tadjik. La pièce de Molière y a fait ovation. Barzou Abdourazzoqov explique, vite, que ses pièces, bien sûr, ne sont pas politiques et que sa « sphère d’analyse ne touche pas ce pouvoir. » Reste qu’il se sent « proche de personnages comme ceux de Camus ».

Puzzle

Là, dans Huit monologues de femmes, texte plein de gouaille joyeuse et de lucidité coupante, il installe ses beaux personnages anonymes et retenus dans une salle d’attente au milieu de nulle part. Sommes-nous sur une frontière incertaine ? Dans un campement humanitaire, ou bien la salle d’attente d’un médecin de quartier ? « Qui se soucie seulement des habitants d’une ville sans intérêt ? », se plaint l’une d’entre elles. L’endroit peu exotique se charge au fil des monologues, de remords, d’inquiétudes et de ressentiments. En vrac et tout à trac, chacune de ces femmes (femme d’affaires, prostituée, jeune mère de famille, prof de fac…) délivre sa vie intime. L’une court après un fruit avec « un nom à coucher dehors » qui s’avère être un ananas ; une autre accueille son gendre avec un thermos de vodka dans l’espoir qu’il ne batte plus sa femme ; une autre encore a subi un viol collectif et a été rouée de coups par ses frères honteux. Elles sont les petites pièces biseautées du puzzle subtil et cruel d’Abdourazzoqov. Cela commence comme les confidences psy que l’on lit dans les magazines féminins occidentaux, et cela s’achève dans un festin de charognards de guerre.

Rahmon


Pour être autorisé à quitter le Tadjikistan, il faut avoir la signature du chef de l’État lui-même : la signature ou la biffure de Rahmon le terrible sur le destin de ses sujets. Mais le Tadjikistan existe-t-il vraiment ? « C’est une difficile question pour tout le monde, soupire Barzou. Pour le moment, on a encore un endroit pour rentrer chez nous. » Une fumée de cigarette, un silence : « Quand on me demande de quelle religion je suis, je suis bien incapable de répondre. J’ai une seule patrie, c’est le théâtre. » Cela pourrait passer pour une réplique grandiloquente, elle est simplement chuchotée tranquillement, avec une audace un peu tremblée et des mots qui doivent se tenir sur la pointe des pieds. Depuis quelques années, son statut de dramaturge s’est fragilisé. Barzou n’est plus directeur de théâtre. Ses pièces s’expérimentent dans sa tête avant de passer le feu des censures bureaucratiques. « On assiste à une dégradation de la culture théâtrale », souffle-t-il. La Glasnost et la Perestroïka de Gorbatchev ont été prises à la lettre par les artistes et les lettrés tadjiks. En 1989, ils furent les premiers à y croire à Douchanbe la cosmopolite. Le cinéma, le théâtre et la presse étaient les plus dynamiques des pays satellites de l’URSS. « Tout le monde était scotché à la télé pour écouter, les yeux ronds, n’importe quelle discussion du Parlement lors de la déclaration d’indépendance en 1991 » se souvient Barzou. Le must était de regarder au cinéma L’Étoile rouge, les films capitalistes que l’on avait en stock, comme Les Bidasses en folie. La guerre civile entre pro-communistes et islamistes a signalé la fin de la parenthèse.

Islam


Fils d’un couple de grands acteurs quasi-héros nationaux de la République du Tadjikistan, Barzou est devenu dramaturge par « désamour du théâtre » : « j’ai passé une enfance enfermé dans un théâtre, à regarder ma mère jouer tous les soirs les mêmes pièces dégueulasses. » L’auteur tadjik a le sens de l’universel avec trois fois rien de la poussière de Douchanbé. Le roman, la poésie, le conte sont des genres qui s’installent chez les jeunes générations d’écrivains tadjiks, mais la forme théâtrale a encore de beaux restes, mêmes si les subventions sont déprimées. Barzou, lui, ne donne que rarement ses textes à lire, il vous les lit pour « donner le pouls du texte ». Dans sa besace, le dramaturge tadjik détient un autre manuscrit, celui d’une pièce qui pourrait s’appeler « Loin, loin de la Mecque ». Elle raconte l’histoire d’un faux prophète interné dans un hôpital psychiatrique, qui se prend pour un empereur éclairé et embarque ses congénères qui eux incarnent pour le premier, un rocher, le second un chiffre, vers le désastre total. Sourire doux de Barzou : « Mon grand-père était un grand mollah lettré et respecté, s’il lisait ma pièce aujourd’hui, il me ferait probablement couper la tête. » À Douchanbe, les idées se déclament au théâtre, et Barzou Abdourazzoqov survit dans un champ de tir.


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