#Baudelaire2018

Le 25 octobre 2018, par Emmanuel Lemieux

L’idée : Baudelaire revenant parmi nous en 2018 ne comprendrait plus rien à la vision de la ville qu’il avait prophétisé.

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Éric Chauvier, Le Revenant, Allia, 74 p., 7,50 €. Publication : août 2018.

Culture. Les zombis sont parmi nous. C’est l’époque des revenants, des ectoplasmes de pixel, des hologrammes, des esprits fluides. Après Roger-Pol Droit faisant divaguer Platon en péripatéticien dans le monde d’aujourd’hui avec ses propres valeurs, c’est à Éric Chauvier de nous rappeler Baudelaire. Pas n’importe lequel. Le daguerréotype de la couverture choisi par l’éditeur, Gérard Berréby, impose un jeune homme au regard magnétique et insolent, un tigre prêt au clash. Le spleen n’est plus.

La rue assourdissante autour de moi hurlait. Chauvier s’attarde sur cette phrase baudelairienne, visionnaire de la condition moderne et de la psychologie et des passions de la foule.

Le Baudelaire qui s’est extirpé du tombeau du cimetière Montparnasse où il demeurait empilé avec son impossible beau-père, le général Jacques Aupick, dégringole sur le bitume, dans le quartier du Marais. « Charles revient - si l’on peut dire - à la forme d’un zombie syphilitique » nous avertit Éric Chauvier. Précision : « Il n’est rien de plus qu’un cerveau primitif dans un corps délabré  ». Dans un Paris hygiéniste du XXIe siècle, le crevard ne peut comprendre son biotope, qu’avec des « idées fantômes » et des « sensations pâles ». Baudelaire walking dead, lui qui en son temps fut «  le greffier visionnaire du Paris urbanistique, économique et social ». Éric Chauvier trousse une farce folle sur la mémoire et ses écarts, les vérités lucides se transformant en cadavres du temps. Notre revenant revient de tout justement.
La vision d’une jolie jeune femme à la chevelure-cascade aurait pu le réanimer aux vivants. Mais une foule en smartphone finit par le prendre en grippe et se livre sur lui à un cannibalisme sauvage et collectif. La start up nation rejette avec une violence démente ce pauvre trop disruptif. Le zombie devient charpie rampante, mangeant de la merde et puis, une bigote, baveux, spumant, délirant, vaincu. Il subit la ville, un vers électrique lui rongeant le cerveau : La rue assourdissante autour de moi hurlait. Chauvier s’attarde sur cette phrase baudelairienne, visionnaire de la psychologie et des passions de la foule. « Qui mesurera un jour ce qu’irradie au-delà du temps et de ses contingences l’esprit dégénéré de Charles Baudelaire ? Le monde est peuplé d’ignorants qui ne savent pas distinguer les poètes des zombis. » Le poète n’est plus qu’un rebut qui finit sa course dans l’au-delà de la ville. Son urbex est tout aussi dénué de sens que son errance urbaine. Zone industrielle désaffectée mais pas désinfectée, il dévore ( avec la délectation du lecteur ), une médiatrice culturelle et le responsable d’un centre d’art contemporain en terre de mission. Alors, dans la friche où pullulent les fumeurs de crack, les prostituées slaves et les maquereaux roumains et nigérians, Charles Baudelaire transformé en charogne, et assassiné avec une croix de métal dans son « coeur noir » , ne peut que mettre dans la bouche de son meurtrier, les mots puissants de son oraison funèbre.




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