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Benoît XVI, la raison et au-delà

vendredi 8 mai 2009, par Rémi Sussan

Lorsqu’en janvier 2008, Benoît XVI souhaite faire une allocution à l’université de la Sapienza à Rome, sa présence annoncée provoque un tel tollé qu’il doit renoncer à ce déplacement. Cause de cette agitation : en 1990, alors cardinal, Joseph Ratzinger avait prononcé un discours dans lequel il affirmait que « le procès que l’église avait intenté contre Galilée était raisonnable et juste ». L’assertion irrita les chercheurs de l’université.
Devant la levée de boucliers provoquée (avec pas mal de retard) par ces paroles, les soutiens du pape ont affirmé que ces propos avaient été déformés, à l’instar du fameux discours de Ratisbonne où le passage sur l’Islam avait été lui aussi fortement contesté. Il ne faisait, nous disent-ils, que citer un historien des sciences, Paul Feyerabend (1924-1994). Le problème, c’est que cette ligne de défense pose plus de questions qu’elle n’en résout.

Qui est Paul Feyerabend ? Dans son discours, Ratzinger le qualifiait d’« agnostique et sceptique ». Mais Feyerabend est tout autre chose. Sa doctrine de base, c’est « l’anarchisme épistémologique », son slogan, « tout est bon ». Feyerabend insiste sur le fait qu’il n’existe aucune loi, aucun moyen d’établir a priori la valeur d’une hypothèse scientifique.
Pour ce qui concerne Galilée par exemple, il analyse dans Contre la méthode qu’aucune des hypothèses défendues à l’époque par le savant italien n’était scientifiquement plus solide que celles adoptées par ses adversaires de l’Inquisition. Son argument le plus troublant est que Galilée affirmait que les planètes tournaient autour du soleil en cercles parfaits, au contraire de Copernic qui avait rajouté des épicycles et de Kepler qui découvrit plus tard qu’elles se déplaçaient en ellipse. Autrement dit, le calcul des orbites selon l’hypothèse de Galilée était tout simplement faux. En conséquence, explique Feyerabend, les principales raisons qui pouvaient pousser les protagonistes de l’époque à choisir entre le camp des Galiléens et celui des ptoléméens étaient d’ordre philosophique, moral et politique. Voilà pourquoi les institutions ecclésiastiques, soucieuses de maintenir l’ordre établi ont eu « raison » de faire un procès à Galilée.
Voici donc un pape prétendant lutter contre le relativisme universel (« L’on est en train de mettre sur pied une dictature du relativisme qui ne reconnaît rien comme définitif et qui donne comme mesure ultime uniquement son propre ego et ses désirs » disait-il en 2005), qui base ses arguments sur le plus postmoderne des historiens des sciences, l’hérésiarque défenseur du relativisme épistémologique. La chose serait plutôt amusante et savoureuse, reste à comprendre ce qu’elle implique.
On peut bien sûr voir Benoît XVI comme un malin faisant feu de tout bois et utilisant ses adversaires pour servir ses intentions. Il est possible, cependant, que l’idéologie du nouveau pape se révèle plus complexe qu’elle n’en a l’air.

Car le « relativisme » est une hydre à plusieurs têtes. Les « postmodernes » des années 1970 attaquaient la pensée des Lumières et rejetaient la science comme une « narration » de plus. Ils étaient relativement faciles à combattre. Mais il existe un autre relativisme, plus profond, qui vient du cœur même de la rationalité : la science elle-même et son bras séculier, la technologie, qui mettent petit à petit fin à l’ensemble des certitudes sur ce qui constitue « le vrai ». Tandis que les neurosciences corrodent jour après jour le mythe de l’animal rationnel qu’est l’homme, fondement de l’esprit des Lumières, les nouvelles technologies promettent de reconstruire l’être humain en fonction des désirs de chacun. Pour lutter contre ce relativisme-là, Benoît XVI fait feu de tout bois, n’hésitant pas à faire appel au relativisme « soixante-huitard » d’un Feyerabend.
Car la science est le véritable danger. Dans sa discussion avec le philosophe de gauche Jurgen Habermas, Ratzinger précise : « les humains ont maintenant la possibilité de fabriquer des humains, de les produire, pour ainsi dire, dans un tube à essais. Les hommes sont devenus un produit, et, avec cela, la relation qu’ils ont avec eux-mêmes s’en trouve radicalement changée. Ils ne sont plus un don de la nature ou du dieu créateur. »

Pas étonnant que ce désir technologique de refaire l’homme et le monde fasse frémir l’Église. On y retrouve en fait deux principes fondamentaux de la Gnose, ce vieil ennemi du catholicisme : l’idée d’une révolte contre l’ordre naturel, mauvais ou imparfait, et l’idée de la connaissance comme moyen de libération.

Les anciens gnostiques ne peuvent guère être assimilés à des scientifiques. Pourtant, nombreux sont ceux qui ont remarqué la filiation possible entre gnosticisme et science moderne (filiation qui peut s’expliquer par l’influence des théories hermétiques, elles-mêmes imprégnées de gnose, chez les créateurs de la pensée scientifique, comme Kepler, Newton et Giordano Bruno), au point que certains ont pu parler, à propos des courants les plus extrêmes de la pensée technoscientifique contemporaine de « techgnosticisme » (Erik Davis).

Face aux avancées de la technoscience, les anciennes alliances et conflits pourraient bien se trouver dépassés. La vieille dualité laïcité/intégrisme qui structure encore les débats intellectuels les plus médiatiques n’est peut-être déjà plus une grille de lecture d’actualité. Les lignes de front ont bougé. Benoît XVI ne serait pas, comme on l’entend trop souvent, un « néo-intégriste » qui s’opposerait à toute forme de rationalité. Au contraire, on assiste peut-être là à un commencement de rapprochement entre certains courants religieux et les partisans des Lumières. Les deux partis ont intérêt à ce que soit maintenu un minimum de certitudes. À commencer par le caractère sacré de la raison humaine contre les attaques venues des sciences cognitives et la nécessité d’une nature humaine constante et inamovible, fondement de toute notion de « loi naturelle ». Les nécessités de lutter contre ce qui est perçu comme un luciférisme scientifique pourraient expliquer l’intérêt tardif pour la religion d’un laïc comme Jurgen Habermas, qui partage avec le pape les mêmes inquiétudes quant au clonage ou aux manipulations génétiques.
Un autre philosophe, Francis Fukuyama, proche, lui, de la droite américaine (il flirta un moment avec les néo-conservateurs) ne dit pas autre chose : « la liberté politique a signifié, jusqu’ici, la liberté de poursuivre les fins que notre nature avait établies pour nous. »

Benoît XVI affirme que l’homme est « un don de la nature » phrase aussi peu théologique que possible, et que de nombreux partisans de la laïcité pourraient tout à fait accepter. À noter toutefois que la loi naturelle que reconnaît le pape reste enracinée dans une croyance métaphysique. En effet, la théorie de l’évolution a, selon lui, exclu tout recours possible à un concept de loi naturelle purement séculaire, même si elle n’est pas spécifiquement chrétienne. Ce peut être par exemple le Dharma chez les hindous, précise-t-il. On voit là encore que le souverain pontife se montre capable de jouer sur les deux tableaux.

Souvent soupçonné de réticence envers l’œcuménisme et le dialogue des cultures, Benoît XVI n’hésite pas à y faire appel dans sa critique de la technoscience. « Une raison qui est sourde au divin et repousse les religions dans le domaine des sous-cultures est inapte au dialogue des cultures », affirme-t-il.

Du coup, il y a là matière à recycler de bons vieux concepts comme la morale sexuelle de l’église. Que penser, en effet, des dernières déclarations de Benoît XVI contre le transsexualisme, l’homosexualité et surtout la notion de gender (l’idée qu’un humain puisse être, intérieurement, d’un sexe différent de son apparence physique), considérés comme autant de « menaces » sur l’écologie humaine ? Ici encore, on peut juste y voir une astuce rhétorique, un recyclage théologique du vocabulaire écolo en vogue pour faire passer un message archaïque. Mais si les divers mouvements prônant la diversité des orientations sexuelles apparaissent, non comme des cas définitivement marginaux mais comme la cinquième colonne des adeptes de la transformation de l’être humain, Benoît XVI peut à nouveau brandir la possible menace sur la civilisation que feraient peser ces comportements sans craindre le ridicule. « Ce qu’on exprime souvent et ce qu’on entend par le terme gender, se résout en définitive dans l’auto émancipation de l’homme par rapport à la création et au Créateur. L’homme veut se construire tout seul et décider toujours et exclusivement seul de ce qui le concerne. » assène-t-il à ce sujet dans son discours de décembre 2008, établissant explicitement le lien entre ce qu’il considère comme des « déviances » sexuelles et le projet prométhéen d’autocréation.

Au-delà des stratégies et des alliances intellectuelles objectives, quel est le point de vue de Benoît XVI sur la raison ? En profondeur, il semblerait que le pape soit un platonicien. Pour lui, l’essence du christianisme est le produit du mariage entre la tradition biblique et la philosophie grecque, mariage concrétisé par la traduction des Septante, « plus qu’une simple traduction du texte hébreu ». Son discours de Ratisbonne de 2006 (dans lequel sa critique de l’Islam peut, du coup, apparaître comme un dommage collatéral) est en réalité une lamentation sur la déshellenisation de la pensée occidentale.

Dans cette optique gréco-biblique, la science et la raison occupent une place privilégiée, mais ne sauraient prétendre à la position suprême. « La raison scientifique, explique le pape, avec son élément platonicien, porte en elle-même une question qui tend au-delà d’elle et des possibilités de sa méthode. »


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