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Bernard Alain Brux. « Cathédrale 2.0 »

Le 5 mai 2018, par Jean-Luc Hinsinger

Une cathédrale de papier, place forte des arts vivants contemporains.

Se fondre dans une foule anonyme, ressentir quelque connivence avec l’un, ignorer celui-ci, partager avec tel autre … cette foule, discrète, n’en demeure pas moins imprégnée de mots et d’images infusées au quotidien par les médias mainstream. Un peuple de quelque 5 000 âmes, plus exactement 4 995, clonées, lasérisées, à l’enveloppe uniforme.

On devine un inintelligible brouhaha de paroles superposées, croisées, générées par les réseaux sociaux cannibalisant tout réseau social, où chacun ne partage qu’avec son chacun, ses likers, ses followers. Multiplication de chapelles, de niches, de tribus où la culture commune rassembleuse fait place aux cultures claniques, étroitisées, œillerisées, les tours de B@bel(s) du XXIe siècle.

4 995 personnes sexuées masculines, genrées, quid des 5 autres ? 5 femmes… libres, face aux cinq piliers de l’abbaye, réceptacle de toute cette population.

Métaphore aragonesque ? « L’avenir de l’homme est la femme / Elle est la couleur de son âme / Elle est sa rumeur et son bruit / Et sans elle il n’est qu’un blasphème / Il n’est qu’un noyau sans le fruit / Sa bouche souffle un vent sauvage / Sa vie appartient aux ravages / Et sa propre main le détruit ». Complicité avec les vierges folles ou sages de la cathédrale de Strasbourg accueillant les fidèles, ignorants du jour et de l’heure de leur mort ?

Mais au fond quelle importance ! Par la grâce de la société de cartonnages DS Smith qui, au sein de ses stocks de papiers usagés, abrite l’abbaye d’Alspach et ses expositions, tous les habitants de B@bel(s) sont promis à une réincarnation sous forme de cartons plats, qui eux-mêmes, un jour… etc. etc.

L’architecte et l’ingénieur

Bernard Alain Brux, auteur et plasticien de l’installation, en est également l’architecte et l’ingénieur. Après avoir métré le lieu en tous sens, la conceptualisation de ce théâtre est informatisée. Travail de précision et de rigueur technico-mathématico-physique, où le grand Tout ne tient qu’à un fil !… et à un contrepoids de 600 g précisément.

Car ne nous y trompons pas, ici nul besoin de coup de dés. Ici le hasard n’a pas sa place. Tout n’est que calcul, estimation, vérification, peaufinage : la tête de papier mâché de chaque personnage ne peut excéder 3 g, l’espace entre chacun est défini au millimètre. Extrêmes complexité et fragilité tant de l’être humain que du cosmos ! L’équilibre de cet ensemble étant théoriquement établi, l’architecte concepteur peut changer de costume.

Clonage des 5 000 personnages au moyen d’un laser découpant les feuilles de papier journal peu coutumières de « monter au feu ». Montage des chaînes d’individus, étiquetage de chaque élément en vue de reconstituer le puzzle dans la nef de l’abbaye. La mise en place in situ fera appel – en soutien de l’artiste – aux bénévoles de l’association des amis d’Alspach, « travailleurs de l’extrême », équilibristes filant tout en haut du chapiteau.

Que ce soit une cathédrale de papier ne la rend en rien fragile ou dérisoire

En terre concordataire, religion et laïcité font bon ménage.
La cathédrale strasbourgeoise émergeant des brumes matinales, fanal baignant de sa flèche unique des contreforts de la forêt Noire au piémont des Vosges liés par la plaine d’Alsace. Le regard bienveillant d’une Odile sainte, figure de proue d’un mur païen. L’abbaye d’Alspach, îlot ceint de récifs de vieux papiers « ballotés » par une inlassable noria d’esquifs fenwicks. Que cet édifice empreint de spiritualité soit – pour un temps – transformé en cathédrale 2.0, fut-elle de papier, ne le rend en rien fragile ou dérisoire, mais le révèle tout au contraire place forte des arts vivants contemporains.



Repères :

B@abel(s)
Bernard Alain Brux

www.babrux.com

« Quand il s’est agi d’une installation à Alspach, en Alsace, je ne sais pourquoi, j’ai aussitôt pensé à Babel : de par sa situation géographique entre 3 pays, la multiplicité des langues et dialectes qu’on y parle, l’histoire du pays, si pleine de périodes de confusion, la proximité du Parlement européen, la singularité de ce lieu entre passé médiéval et présent industriel, et, finalement les briques de papier qui nous environnent, le lieu m’a évoqué irrésistiblement le mythe de la tour de Babel. »
Extrait du discours de Bernard Alain Brux prononcé lors du vernissage.

Jusqu’au 3 juin 2018
Ouverture les samedis, dimanches et jours fériés de 14h à 18h. Entrée libre
12 rue du Val Saint-Jean 68240 Kaysersberg

Contact : Association des Amis d’Alspach
13 rue des Bains - 68240 Kaysersberg
Site de l’association : www.amis-abbaye-alspach.org



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