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Bertrand Leclair, apprivoiseur de fantômes

mercredi 27 mai 2009, par Emmanuel Lemieux

Leclair Bertrand

L’écrivain Bertrand Leclair vient de décrocher la Bourse Cioran 2009 pour l’aider à un travail littéraire de longue haleine sur le monde des sourds. L’ancien journaliste et chroniqueur aborde désormais les ombres floues de l’histoire, comme dans son dernier roman qui parle de son père, de la Guerre d’Algérie et des essais nucléaires français top-secrets de Reggane.

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Claude Germerie pour L’Agence Idea

Dans une autre vie, Bertrand Leclair a été apprenti moniteur du cadre de Saumur à Versailles. La vie n’était pas un manège, mais une mêlée étudiée. Dans une autre vie, Bertrand Leclair a chroniqué son amour des chevaux pour le magazine L’Eperon. Dans une toute autre vie, Bertrand Leclair a été sans doute franchement et carrément borderline. Dans une autre vie encore, Bertrand Leclair a été le factotum d’une légende : une dizaine d’années durant, secrétaire de rédaction de La Quinzaine Littéraire de Maurice Nadeau. Maurice Nadeau est comme le fantôme de la littérature française. De Céline en Sarraute, il pointe du doigt n’importe quelle photographie Roger-Violet depuis les années 30, et peut affirmer : « j’étais bien là ». Factotum d’un fantôme n’est pas toujours chose aisée croit-on comprendre, les fantômes finissent par se méfier à tort de leurs héritiers putatifs qui pourraient bien les transformer en soupirs spectraux et papier chiffon de mémoire. De ces années-là, Bertrand Leclair a retenu « l’importance vitale de la littérature » et il aime revenir régulièrement à cette idée, comme de remémorer quelques auteurs partagés, Hélène Cixous, Michel Deville, Marie Ndiaye.

Dans une autre vie de journaliste, Bertrand Leclair a été chroniqueur littéraire aux Inrockuptibles. La rupture avec ce magazine-ci a été encore plus douloureuse que celle du fantôme de légende, et gicle son venin de murène jusque dans les pages de son roman. L’un des pouvoirs de la littérature est de tuer toutes ces ombres opaques qui font la fausse vie. Car « Une Guerre Sans Fin » est un roman tout entier comme l’auteur. Ou comme la phrase d’Oscar Wilde qui surplombe le texte : « Les enfants commencent par aimer leurs parents. Puis ils les jugent. Parfois, ils leur pardonnent. »
On retrouve Bertrand Leclair au café, et plus exactement sur le devant dans la nouvelle frange communautaire des fumeurs, tout comme son personnage le manchot par qui tout démarre, les souvenirs de commandos de chasse crapahuteurs d’Aurès, d’essais nucléaires dans le Sahara et de chausses trappes d’émotions en tout genres.

A quarante-sept ans, Bertrand Leclair, allure de grizzly tranquille, semble devenir Bertrand Leclair. Son dernier roman semble même être le nouveau. « On pourrait même dire qu’il s’agit là d’un premier roman, au sens conventionnel du terme, précise t-il dans un drôle de sourire sérieux. Je ne sépare pas la littérature de la vie. Avec ce roman, je me suis donné l’occasion d’élargir mon geste. » Lui qui nous avait habitué à des textes plus expérimentaux, plus asphyxiés et resserrés sur des problématiques ultrafines, le voilà qui parle de lui. Du temps qui se déplie, en secouant ses grains de sable irradié, sa poussière rouge du Sahara et de la guerre d’Algérie, et ventile quelques fraîchins de famille et du roman national. Dans le beau livre de Bertrand Leclair, la Guerre d’Algérie y fait craquer ses secrets et son fonds de becquerels. « Depuis quelques années, des aspects ignorés de cette guerre ressurgissent loin de la langue de bois des ministères de la défense français et algérien. Comme le fait qu’il y avait quatre fois plus de musulmans dans l’Armée française en 1952 que chez les Moudjahiddines.

Repentance, oubli et déni

Comme la concession aux essais nucléaires de Reggane et ses conséquences stupéfiantes d’un point de vue politique et épidémiologique. Ou encore le soupçon sérieux d’expériences bactériologiques et chimiques à Colomb-Béchar. Qui peut dire qu’un pays qui a envoyé plus de deux millions de conscrits à la guerre s’en sort indemne, et qui peut affirmer que les générations qui leur ont succédé sont également indemnes de cette mémoire ? » Une démarche de repentance ? Froncement de sourcils : « Je ne supporte pas ce que dit Sarkozy sur la question. Il faut au contraire explorer cette époque-là, l’interroger, la secouer, faire des romans. Les romans posent des questions que la mémoire personnelle et collective, elle, déforme. Ce qui lie intimement la France et l’Algérie depuis son indépendance, c’est la falsification de l’Histoire. Les discours de par et d’autre de la Méditerranée fonctionnent ensemble, dans un jeu de rôles bien compris. »

Son père, ancien militaire et qui fut en Algérie, ne peut plus parler. Bertrand Leclair le met en scène dans son livre : « (…) J’avais évoqué le nom d’Adrar. Mon père subitement s’était redressé sur sa chaise, c’était étrange. Lui qui a perdu le fil du langage, qui a perdu le contrôle de sa conscience, c’était étrange de constater comment, cinquante après, ce nom revenu du plus loin de l’oubli résonnait encore à ses oreilles. »

Depuis l’automne 2008, Bertrand Leclair est écrivain en résidence. Il n’étudie pas Reggane ou le Cercle polaire, mais une autre dimension. Il s’attelle à une histoire de sourds et de leurs langues officielles et secrètes, avec l’aide de la comédienne Emmanuelle Laborit qui dirige justement un théâtre d’acteurs sourds dans le 9e arrondissement de Paris. Bertrand Leclair explore la vie par les parois poreuses de la littérature et les sentiments invisibles. Il apprivoise les fantômes.


Repères :

Une guerre sans fin (2008), de Betrand Leclair, Libella-Maren Sell, 316 pages, 20 €.
Lire aussi : Bertrand Leclair en rubrique Veilleurs


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