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(Bonnes) nouvelles d’exil

vendredi 27 avril 2012, par Vanessa Postec

Dany Laferrière, écrivain Montréalo-Haïtien revient, avec Chronique de la dérive douce, sur sa première année d’exil... et la naissance d’un romancier

Une première critique dans un vrai journal, c’est un peu comme une première fois amoureuse : un mélange de trouille, de fierté et de maladresse(s). Le plus souvent, ça s’arrête là. Parfois pourtant, on recroise l’auteur (ou le partenaire), et même si l’on hésite un peu –et oui, ce que l’on a gagné en expérience, on l’a forcément perdu en fraîcheur-, on se jette à l’eau. Ou sur le matelas à eau, c’est selon. Mon premier vrai papier à moi (le reste est à oublier) chroniquait un livre de Dany Laferrière, Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ?, un de ces bouquins au titre fleuve dont il avait l’habitude (à noter également le remarquable Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer ?), avant de s’assagir lui aussi. Un peu.

Celui d’aujourd’hui s’appelle Chronique de la dérive douce, et son histoire ne date pas d’hier, plutôt d’avant d’hier, lorsque Dany Laferrière, alors âgé de 23 ans, a fui Haïti pour Montréal. En toute logique, le roman de l’aller aurait dû arriver avant L’Enigme du retour, Prix Médicis 2009, et roman du retour à Port-au-Prince, mais l’édition a parfois ses raisons que la chronologie ignore. Peu importe : tout cela n’est que pinaillage lorsqu’un texte est bon, et celui-ci est excellent. Plein d’humour, mais pas que. Plein de profondeur, mais pas que. Chronique de la dérive douce, c’est le récit –mais peut-on vraiment parler de récit face à de petites vignettes lumineuses, mélancoliques et poétiques ?- de la première année, et du premier vrai hiver de Danny Laferrière dans une ville dont il ignore presque tout, de sa recherche d’un toit pour s’abriter, et d’un boulot pour s’offrir le toit en question et la compagnie de la petite souris qui vit déjà dessous.

« Je n’ai pas été exilé, j’ai fui avant d’être tué. »

Ce n’est pas toujours très drôle, la vie de déraciné au long cours, c’est même le moins que l’on puisse écrire : « Je suis allé ce matin au bureau de dépannage des immigrés sur la rue Sherbrooke. Le type qui s’occupe de mon dossier m’a dit que si j’acceptais de déclarer que je suis un exilé, et non un voyageur comme je m’obstine à le répéter, il pourra me donner soixante dollars au lieu des vingt qu’il distribue aux simples immigrés. Je n’ai pas été exilé, j’ai fui avant d’être tué.  » Mais ce n’est pas une tragédie ; plutôt une comédie dramatique. Car il n’y a rien de geignard, dans le récit-roman, même quand la faim frappe à la porte du frigo vide : tant qu’il y aura des pigeons dans les parcs, il y aura des recettes à inventer et du pigeon au citron pour le dîner.

Il y a de la tendresse, aussi, dans cette Chronique d’une dérive douce, une joie contagieuse et un appétit débordant. Pour les jolies filles, les livres, la liberté et le lendemain. Dany Laferrière fait partie de ces gens qu’on ne connaît qu’à travers leurs bouquins, autrement dit pas vraiment, mais dont on se dit qu’ils doivent être des types biens. Et qu’on aimerait les connaître vraiment, pour discuter avec eux du monde comme il va, et leur demander pardon de ne toujours pas arriver à parler de leurs livres aussi bien qu’on le voudrait.


Repères :

Chronique de la dérive douce, de Dany Laferrière, Ed. Grasset (Paris), 224 p., 16 €. Parution : mars 2012.
www.grasset.fr


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