Bonobos : ils font l’amour, on leur fait la guerre

Le 2 mars 2018, par Emmanuel Lemieux

L’Idée : Dans Samouraïs dans la brousse, un récit passionnant et poignant, Guillaume Jan est reparti au Congo, enquêter sur la piste de Takayoshi Kano, premier primatologue des bonobos. Mais depuis les années 1970, les derniers grands singes hippies sont-ils faits pour notre époque ?

Guillaume Jan, Samouraïs dans la jungle, Paulsen, 216 p., 21,50 euros. Février 2018.
Nous sommes en 1973. C’est une année considérable : l’auteur du livre, Guillaume Jan, naît en Bretagne et Ie primatologue japonais Takayoshi Kano s’enfonce dans la forêt du Congo. Ce nom ne vous dit rien du tout, sans doute. Mais il a été le premier scientifique à avoir étudié les bonobos, ces grands singes qui fascinent avec leurs caresses et leur sexualité apaisantes et structurant leur petite société. Là où les gorilles emplissent l’espace et les chimpanzés rusent, les bonobos eux figurent une société hippie. Et ces trouvailles c’est à Takayoshi Kano qu’on les doit. Mais sa mémoire scientifique s’est carrément perdue au fil des années dans la boîte noire de la dictature Mobutu, du pays rebaptisé Zaïre et de la guerre.
Pourtant, les bonobos même démographiquement amenuisés au XXIe siècle n’en finissent pas de titiller nos cerveaux primaires. Ainsi en avril 2017, Scientific reports fait état d’une nouvelle étude, réalisée sous la direction de Rui Diogo et le Centre d’étude de paléobiologie humaine, portant sur l’examen musculaire de cette espèce de singe. Idée-force : Les bonobos, pas les chimpanzés comme on l’a longtemps cru, sont les grands singes les plus proches des humains. Les bonobos et les chimpanzés ont probablement divergé il y a six millions d’années, mais en occupant un même foyer de part et d’autre du fleuve Congo. Des millions d’années plus tard, le premier bonobologue japonais se pointait dans cette arcadie de la primatologie pour y faire des découvertes décisives. Et quarante-trois ans après donc, surgissait comme au théâtre, le jeune Guillaume Jan pour y retrouver les traces de l’énigmatique chercheur et celles des bonobos.
De cette équipée sort un récit passionnant et poignant. Un clair-obscur sur des fantômes merveilleux, une façon d’être humain en voie de disparition ( regarder, s’attarder, prendre son temps) et un document sur le saccage d’une forêt et d’une civilisation.

Guillaume Jan à Wamba, Congo, en octobre 2017 sur la piste des bonobos

Son livre nous attire à Wamba, le site de prédilection de Takayoshi Kano. Sans ce lieu, il ne serait pas devenu le spécialiste mondialement connu (des spécialistes). Les villageois le prenaient pour un fou lorsqu’il remuait et ramassait les fèces des grands singes. À Wamba, il a étudié leur alimentation, leur psychologie, leur généalogie, il s’est bonobisé en vantant leur organisation, l’amour pour éviter les conflits et a théorisé sur cette empathie, ce besoin d’aimer et d’être aimé qui pourraient donner des idées aux hommes. Il y a une philosophie profonde qui prédisposait Takayoshi Kano à cette amitié pour les grands singes hippies : pour un Japonais de confession shintoïste, il n’y a aucun problème conceptuel à considérer une proximité naturelle entre singes et homme.
Mais depuis, on a perdu les clés à Wamba.
Guillaume Jan restitue le théâtre des disparitions et dédie quelques pages furtives au petit peuple des bonobos- qu’il finit par apercevoir dans la forêt et sous la pluie nerveuse. Ceux là sont les héritiers des bonobos des années 1970. Ce sont des survivants, encadrés par des programmes de survie. Ils ont échappé aux années Mobutu, à la guerre, à la famine des populations et à la prédation des braconniers, au grand saccage de l’extractivisme et de la déforestation. Les hippies de Wamba ne connaissent aucun répit et perdent la moitié de leur population : 12 000 à 15 000 rescapés de la forêt qui font l’amour malgré tout mais à qui on a imposé la guerre.
Takayoshi Kano est le prétexte du livre, on le croyait mort, mais curieux jusqu’au bout des ongles, son biographe a fini par le voir quelques heures. Après des semaines à serpenter dans la folie congolaise, il a volé jusqu’à Osaka. Le misanthrope l’a écouté et l’a accueilli comme pour prendre des nouvelles de ses amis.
Guillaume Jan dans un récit toujours empreint d’humour et de poésie, laisse aller sa colère à sa façon. Ses chapitres ont des titres d’injures du capitaine Haddock. Certes, Takayoshi picolait sec, de mémoire de villageois, mais surtout ses "Anthropopithèques", "Zouaves" ou "Mille sabords" signent la rage d’impuissance devant le sort des derniers grands singes hippies.

> Samouraïs dans la brousse de Guillaume Jan fait partie de notre sélection des meilleurs récits 2018. Pour en savoir plus sur l’auteur et son livre, lire article #balancepastonbonobo dans la revue IDÉES n°3 (février-mars 2018). Ici.

Guillaume Jan a publié de nombreuses chroniques sur les Influences.




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