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Bons baisers de la Tricontinentale

jeudi 12 juin 2014, par Emmanuel Lemieux

Le journaliste enquêteur Roger Faligot retrace l’épopée de la Tricontinentale : quand Ben Barka, Che Guevara et Castro, Hô Chi Minh voulaient coaliser les forces anti-impérialistes du monde entier

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Histoire politique. Janvier 1966, et durant trois semaines, tous les services secrets, CIA en tête -mais tous les autres aussi, impérialistes ou non- ont leurs micros braqués vers la Havane. Fidel Castro a invité les tenants de la révolution mondiale. L’hôtel Habana Libre accueille 82 délégations triées sur le volet de guérilleros, de libérateurs de la décolonisation, de théoriciens de l’anti-impérialisme. Ils sont reçus comme des VIP de la révolution. Pour venir dans cette île sous blocus, certains des invités ont mis des semaines, voire des mois, à atteindre Cuba en prenant tous les risques et en utilisant des ruses de sioux. Même les frères ennemis, Soviétiques et Chinois, sont présents, et qu’importe s’ils intriguent dans la coulisse, recensent leurs divisions, s’espionnent ou se torpillent les uns les autres, et marquent des points d’influence. Visée : de cette conférence de solidarité entre les peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, lancer la Tricontinentale, organisation mondiale coalisant toutes les "forces anti-impérialistes". "La Tri-coco" comme la surnomme ses ennemis est le point d’orgue d’une intention de dix ans, qui a démarré à l’occasion du Sommet des non-alignés à Bandung. Les années 60 bouillonnent des conséquences des indépendances africaines, de la révolution cubaine et de l’emblématique guerre du Viet-Nâm. Les créateurs de cette idée sont prestigieux et bigarrés, mais tous ne sont pas là : le trio Mehdi Ben Barka, Ahmed Ben Bella, Che Guevara notamment. Le premier, infatigable cheville ouvrière du projet, surnommé "Monsieur Dynamo" a disparu à Paris, probablement assassiné. Ben Bella, lui, a été renversé. Quant au Che, il tente de relancer la révolution dans l’ex-Congo belge,et s’y embourbe surement.

Dans cette guerre des idées, le rôle des intellectuels s’est avéré intense

Dans une enquête riche, au souffle de grand récit, truffée d’ anecdotes, empathique mais sans éluder les questions qui fâchent (les atteintes cubaines aux droits de l’homme, le verrouillage idéologique, les oubliés de l’histoire...), le journaliste enquêteur Roger Faligot restitue un bout du canevas, largement méconnu ou carrément oublié. Se croisent et s’entrecroisent des personnages hauts en couleur comme Che Guevara, Fidel Castro, Hô Chi Minh, la figure attachante d’Amilcar Cabral, Turcios Lima, Ben Barka, Salvador Allende, et même de Gaulle passionné par ces non-alignés.
Dans cette guerre des idées, le rôle des intellectuels s’est avéré intense. Dans le camp américain, a prédominé la figure sombre et complexe de Walt Rostow, esquisse de l’intellectuel néo-con des années Bush, à la tête du Comité 303 chargé de liquider le camp du Mal. Dans le camp de la Trico, des intellectuels, des universitaires, des romanciers, des éditeurs et des journalistes ont joué leur rôle de passeurs de convictions, de fabricants d’intox ou de cocottes mondaines, c’est selon. Roger Faligot a enquêté sur les postures d’un Régis Debray, d’une Michèle Firk, d’un François Maspero et croqué Oswaldo Barreto et Pierre Goldman, Wifredo Lam, Henri Curiel, Alberto Moravia, Mario Vargas Llosa, Pablo Neruda, Jorge Amado, Aimé Césaire. Mais la superstar toutes catégories de la Trico fut indéniablement la chanteuse Joséphine Baker.

De ce document,on retiendra un paradoxe. Certes, la Tricontinentale a été combattue férocement par la CIA, qui a fait assassiner ses leaders, brisé bien des destins collectifs mais surtout elle s’est trouvé érodée de l’intérieur par des raisons et des puissances d’Etat ( URSS, Chine et dans une moindre mesure, Cuba et son intense diplomatie révolutionnaire) qui souhaitaient avoir le leadership sur cette formation d’utopie internationale.

En 1967, l
a Tricontinentale diffusait un texte de référence du Che appelant à créer «  deux, trois, plusieurs Vietnam  ». Ladite Organisation de solidarité avec les peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine (Ospaaal) vit le jour mais 
la deuxième prévue en 1968 n’eut jamais lieu, comme ne se tinrent jamais les rencontres de la Tricontinentale dédiées à la culture ou à la condition féminine. Que reste t-il de la "Trico" en 2014 ? les tee-shirts mondialisés de Che Guevara, un site marchand qui propose des posters et une petite ONG de patrimoine culturel reconnue par l’ONU.


Repères :

- Tricontinentale, Roger Faligot, Editions La Découverte (Paris), 634 pages, 26 euros. Publication : novembre 2013

http://www.ospaaal.com/


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