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Bovarysme

vendredi 14 décembre 2012, par Emmanuel Lemieux

De Madame Bovary (1857) et du néologisme de Jules de Gaultier (1902), devenant selon le "mythologue" Georges Lewi en 2012, le nom d’une génération geek, collaborative et très naïve

2012 a vu surgir la théorie de la "génération Bovary ". Elle concerne la génération née dans les années 1990 et qui ferait suite à la désignée génération Y"(1960-1975) ou encore "Digitale natives", nouvelle verroterie managériale du moment qui fait se pâmer d’aise les DRH entre deux plans sociaux. La relève générationnelle serait en totale contradiction avec les "Y", ces goulus d’individualisme, pris en étau par la génération insouciante et jouisseuse de leurs parents soixante-huitards et la crise structurelle du marché de l’emploi depuis 1974. Elle se caractériserait plutôt par son goût assuré du réseau social, mais aussi de l’illusion et d’un entêtant désir de désirer.

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Georges Lewi (1953) est "mythologue", un drôle de métier, auto-créé par ce vétéran du marketing. Inspiré par la définition lévi-straussienne du mythe (des narrations qui existent depuis toujours et que les gens prennent pour vraies), il a durant des années, mis sous lentille et dans ses petites boîtes de Péri intellectuelles, les marques et leurs influences symboliques, leur évolution, leur vie, leur mort. Dans son essai, Génération Bovary sous titré "Génération Facebook, l’illusion de vivre autrement ?" (Pearson), Georges Lewi estime qu’il y a beaucoup de points communs entre ces Digitales social network et l’héroïne romanesque de Gustave Flaubert, Madame Bovary (1857). A l’expresse condition que l’on accepte la sociologie approximative d’une cohorte d’âge qui est bien loin d’être homogène, on peut s’amuser avec cette thèse.

Lewi tire sur la pelote mythologique, constituée en 1902 par Jules de Gaultier qui développa la thèse du "bovarysme" ou Essai sur le pouvoir d’imaginer (1902). Pour lui, le "bovarysme" a trouvé sa renaissance dans Internet, les réseaux sociaux, Wikipedia, Expedia, Meetic. Le romantisme est a l’oeuvre comme jamais sur Internet qui permet de voir et de croire le monde comme on veut le voir et le croire. Cette génération avance "en individus dispersés" mais curieusement vers les mêmes buts. Ils ne cultivent aucun espoir, ni espérance mais sont certains de maîtriser comme personne l’agilité technologique et la pensée d’avenir. Cent ans plus tard, le bovarysme de Gaultier a migré sur Internet où ses effets se trouvent surmultipliés.
"Ma fille et tous les étudiants sont en train de vivre une nouvelle illusion : celui d’un monde qui serait à part, avec des règles très différentes de la vie réelle" nous explique Georges Lewi. Leurs pratiques du monde enchanté de l’internet entraînent cette génération dans trois trompe l’oeil et nouvelles croyances majeurs. " Première illusion : la volonté de la transparence qui conduit à une impression de vérisme du moment que c’est sur un écran, détaille le mythologue. Avec 74% de blogs qui sont tenus par des femmes, on croit assister à l’affirmation d’une parole féminine active qui enfin abolirait magiquement le machisme et les injustices paritaires. Troisième illusion, enfin : l’obsession de la rencontre."

Pour Georges Lewi, cette génération qui voit des mobilisations d’ "indignés" fleurir un peu partout sur une planète meurtrie à l’avenir opaque, se démarquerait par une forme d’exigence que l’on n’avait pas vu depuis le siècle dernier et les années 1970 :
"Les nouveaux Bovary se mettent à poser des questions, les font connaître sur Facebook, puis passent assez vite à la volonté de se rassembler pour en discuter."

Comment parler à ces nouveaux rêveurs d’utopie sublimée en ligne et qui ne jureraient que par "le fonctionnement en rhizomes" ? Georges Léwi recommande sept nouveaux principes : " Tenir compte de leur niveau d’étude et surtout, de leur courbe d’expérience grâce au net ; les faire participer ; accepter les remises en cause ; les considérer comme susceptibles de donner beaucoup de temps à l’organisation pour peu qu’ils en saisissent l’intérêt ; comprendre que leur valeur première est celle de l’équipe ; chercher à simplifier car ils sont très sensibles à cet art de minimiser les contraintes ; rechercher, motiver, manager leur souci de l’efficacité."

Alors, mentalité nombrilliste surmultipliée ou véritable énergie vitale pour temps nouveaux ? Les Bovarystes ont-ils le souci de se raconter et de se repaître de petites histoires autocentrées sur Facebook ou bien tout au contraire, de se mobiliser grâce à Facebook afin d’affronter la vie hors écran ? Là est toute l’ambivalence du moment. Georges Lewi ne tranche pas. L’avenir pas si lointain dira qui, du mythologue, de son objet d’étude ou de son lecteur, est en fin de compte, le bovaryste de la fable.


Repères :

Les nouveaux Bovary, de Georges Lewi, Pearson (Paris). Publication : août 2012.

Le blog de Georges Lewi :


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