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Brian Evenson vertigo

vendredi 17 février 2012, par Vanessa Postec

L’écrivain, mormon repenti, signe avec Baby Leg une brève histoire gore et hallucinée ou bien un grand n’importe quoi : question de croyance littéraire

Parfois, on ne sait pas. On ne sait pas si le livre que l’on a entre les mains est formidable. Ou une formidable escroquerie. Le plus souvent, on le sait au premier coup d’œil, et c’est alors très simple. On en parle – ou en n’en parle pas, c’est selon –, on lui tresse des lauriers pour lui préparer un joli dodo dans la bibliothèque, ou on l’envoie se rouler dans les orties. Mais parfois on ne sait pas. Vraiment pas. Et là, c’est le cas. On tripote Baby Leg dans tous les sens. On se dit que Brian Evenson, on a, par le passé, beaucoup aimé son travail (Contagion, Inversion, Père des mensonges) ou un peu moins (La Confrérie des mutilés), on se dit aussi que Lot49 est quand même une collection qui vaut le détour et l’arrêt (on y lit et relit Richard Powers, par exemple), et on en conclut que concernant ce livre-ci, on n’a sans doute pas tout compris.

L’incipit, pour commencer : « Nuit après nuit, Kraus rêvait d’une femme qui avait une jambe normale et une jambe de bébé. Dans le rêve, elle se déplaçait bruyamment sur son genou adulte et sa jambe de bébé, en brandissant une hache, vacillante. Il ne cessait de la regarder avancer, avec une embardée à chaque pas.  » Et le pitch, pour continuer, de ce petit roman, ou de cette longue nouvelle, voire de cette novela, si l’on tient absolument à faire chic, qui se scinde en deux parties, Passé/Présent et Ici/Ailleurs, et qui re-met en scène certaines des obsessions de l’auteur : le questionnement du réel, le corps fragmenté, la folie.

« Le moment présent, c’est la seule chose qui soit réelle »

Kraus, un homme dont on ignore presque tout sinon qu’il est amputé d’une main, qu’il est probablement amnésique, qu’il vit dans une cabane au milieu des bois et qu’il rêve d’une mystérieuse femme juchée sur une jambe de bébé, une hache à la main, est la cible des hommes de main d’un certain Docteur Varner. Dont il a, selon toute vraisemblance (mais «  le moment présent, c’est la seule chose qui soit réelle. »), déjà été le cobaye. Comme dans tous les mauvais rêves, les seconds mettront la main sur le premier, le temps de quelques scènes assez gore pour faire frémir tantine Louise, qui pourtant en a vu d’autres. La folie croise l’horreur, cauchemars et réalité s’entremêlent, sans que jamais Brian Evenson n’éclaire le chemin. C’est étrange comme du Lynch, mais sans sa poésie onirique. Autrement dit, c’est simplement étrange et difficilement accessible à tout esprit normalement équilibré.

Si l’on considère que c’est à l’auteur de se mettre au niveau de la mer – celui du lecteur lambda, en somme -, Brian Evenson, mormon contraint de quitter son Eglise en raison de la nature (très) particulière de son œuvre, professeur de création littéraire et traducteur d’écrivains français, a loupé son coup de plusieurs miles. Le problème, c’est que ce postulat-ci, on n’y croit pas vraiment, convaincus qu’il revient au lecteur de forcer la porte d’un univers qui n’est pas le sien. Alors on a sorti le pied-de-biche, et on a tout lu, jusqu’au bout des 98 pages. Sans ennui. Mais sans parvenir à décider si cette chose étrange relève du grand n’importe quoi ou d’une vision hallucinée, novatrice et mordante, une forme nouvelle de vertige spatio-temporel. Au final, on ne sait toujours pas. Ah si ! On sait que la couverture est formidablement réussie, et que, pour cela au moins, Baby Leg ne finira pas aux orties.


Repères :

Baby Leg, de Brian Evenson, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié, 98 p., 12,80 €, Cherche Midi (Paris). Parution : janvier 2012.
www.cherche-midi.com


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