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Bruce Machart, le Faulkner 2012

vendredi 20 janvier 2012, par Vanessa Postec

Le Sillage De L’oubli, un roman américain d’aujourd’hui qui tutoie les plus grands d’hier

Tags : Bruce Machart, Le Sillage de l’Oubli, Editions Gallmeister

On a beau traquer la nouveauté qui vaut vraiment la peine de marquer l’arrêt, farfouiller dans les programmes, draguer le libraire du coin ou faire du pied à l’attachée de presse, on en revient toujours, un peu honteux, un peu secrètement, à son propre Panthéon –en l’occurrence, la doublette de choc William Faulkner-Wallace Stegner. Alors quand d’aventure déboule un jeunot de la plume qui, si la nature avait été mieux fichue, aurait pu être le rejeton (pour diverses et bonnes raisons) des deux précédents, on allume un cierge à Sainte Rita et on remercie Bruce Machart, le jeunot en question, d’écrire, formidablement, ce que l’on aime lire.

Le sillage de l’oubli est un premier roman. Du genre à en remontrer aux tâcherons de l’écriture, et son auteur, un de ceux capables de faire un chef-d’œuvre des aventures de Mickey. Car on ne s’y trompera pas, l’intrigue n’est pas bouleversante d’originalité : c’est une saga, une tragédie des champs qui se déploie avec une lenteur étudiée, une histoire de famille en quête de rédemption, sur fond de travail agricole, de courses de chevaux, et de mariages arrangés au tournant du XXe siècle à Lavaca County, Texas.

Le Sillage De L’oubli ne sent pas bon, il sent juste

Le tour de force, le coup de génie, c’est le souffle, la puissance narrative hors du commun, le ton, la profondeur, la densité. La vie qui sourd de ces lignes. La capacité de Bruce Machart à rendre palpables les émotions de Karel, petit dernier de la famille Skala ; l’absence de la mère morte en couches ; la rudesse de l’existence ; la violence du père qui harnache ses fils comme des bêtes de somme ; l’éclatement de la fratrie lorsque un pari vient mêler les sangs espagnol et tchèque.

Les pages du Sillage de l’oubli sentent la terre fraîchement labourée, la sueur et le sang des hommes, la mauvaise bière et le crin des chevaux. Elles ne sentent pas bon, elles sentent juste : « (…) il comprend soudain, en l’espace de quelques secondes à la fois éphémères et éternelles, qu’un homme ne saurait oublier l’immense toile de fond de son passé, et que même l’éblouissante blancheur des champs de coton en été ne peut venir totalement à bout de la croûte stérile et dure de la terre qui s’est formée au fil des hivers. Il arrive presque à mettre des mots dessus, mais c’est une impression fugace, elle a déjà disparu : il ne reste que la certitude mordante qu’il est impossible d’avancer sans sentir la bride sur son cou, que le harnais à l’épreuve des intempéries ne se desserrera jamais, que le poids de tout ce qu’on traîne derrière soi ne peut pas s’alléger.  »

Bruce Machart est né au Texas. Son père était agriculteur dans une localité proche de Lavaca, mais cela n’explique pas tout. Pas plus le coup d’œil que l’intelligence ou le talent. Comme on constate sans en discerner la raison que les –grands- romanciers américains ont ceci de commun avec les –grosses- voitures allemandes : même lancés à pleine puissance, on sent bien qu’ils en ont encore sous le pied, et cela suffit, en attendant le prochain roman, à vous réconcilier avec la rentrée littéraire.


Repères :

Le sillage de l’oubli de Bruce Machart, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marc Amfreville, Ed. Gallmeister (Paris), 344 p., 23,60 € (Parution : janvier 2012)

www.gallmeister.fr


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