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Canal Street, l’art de la rue sur écran

mardi 13 décembre 2011, par Laurent Firdion

Gilles Freissinier est le grand Webmaster du site de Canal+ dédié à la culture urbaine : tout en finesse et diplomatie

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Gilles Freissinet, directeur éditorial de Canal Street, Paris, le 2 décembre 2011. (©Claude Germerie pour lesinfluences.fr)

Pourquoi tant de mépris ? A l’exception spectaculaire de Skyrock, hors mis quelques petites chaînettes du câble, la culture hip-hop n’a plus d’espace d’expression dans le Paf depuis une bonne quinzaine d’années et le feu Rapline sur M6. Un vide que tentent de combler depuis deux ans le site Web Canal Street et Gilles Freissinier. Ne pas se fier aux apparences : Rien ne prédestinait ce jeune homme discret à cette fonction de grand chef. Fils d’agriculteurs dans la région de Manosque (Alpes de Haute-Provence), son horizon était plutôt la terre à lavande que le béton armé. «  J’ai assez peu graffé dans ma campagne natale, il n’y avait pas trop de mur pour ça », s’amuse t-il. Ce qui ne l’a pas empêché de baigner dans le rap jusqu’au cou, abreuvé, entre autres, par le groupe marseillais IAM. 
Le petit jeune homme ne s’est pas transformé en racaille ultramacho bling-bling à QI de ouistiti pour coller à la culture urbaine. « Je ne vais pas parler en verlan pour faire comme si on était potes », assure t-il.
Avec les rappeurs, il a au moins une chose en commun : celle d’avoir prouvé aux autres qu’il n’était pas cloué à un destin social. Gilles Freissinier a été admis à Sciences Po comme un Ovni statistique : « Je fais parti de ce 1% d’étudiants dont les parents sont agriculteurs ». Quand on s’étonne de ce parcours, il répond qu’il le trouve plutôt « classique ». Premier de la classe ? « Non, pas forcément justement. J’étais un gros bosseur ». Il n’y voit pas une prouesse mais le résultat du soutien de son entourage familial et amical.

« Je ne vais pas parler en verlan pour faire comme si on était potes »

Dès le départ, c’est la télévision qui l’intéresse, fasciné par Canal + et ses programmes décalés, les Guignols, Nulle Part Ailleurs, le Zapping... Il avoue avoir pensé, au début, qu’il n’aurait pas le droit au digicode d’entrée dans la chaîne cryptée, compte tenu de ses origines. « Je me suis dit que j’y arriverais peut-être par une voie détournée, en étudiant les médias et leur histoire », raconte-t-il.
C’est ce qu’il en avalant les diplômes à l’Université de Provence (Aix-Marseille I) et à la faculté allemande de Tübingen. Son mémoire concerne La Chute du mur de Berlin à la télévision française. Comme il n’a pas de réseau particulier, il publie son ouvrage à L’Harmattan en 2006. Il enquille l’étude du journalisme à Sciences Po, et un Master de Droit et Administration de l’Audiovisuel à Paris I. Typique de cette génération : le surdiplômé décroche surtout un stage aux analyses d’audience de Canal+. Un peu de patience et c’est l’embauche en 2005. Gilles Freissinier rejoint la direction dite des nouveaux contenus comme responsable des thématiques Doc-Infos / Divertissement. Début 2009, Rodolphe Belmer et Cécilia Ragueneau (alors directrice du service) lui confie la réflexion d’un site portant sur les cultures urbaines : Canal Street.

600 000 internautes en VOD pour le concert de Boba

Après 2 ans d’existence, le site s’est imposé sur la Toile auprès des 15-25 ans, comme une référence en matière de culture urbaine et surtout de musique hip-hop. Les « CS Session live » où les artistes viennent se produire en live et se livrer à des interviews sont devenues incontournables pour les fans de rap, de soul ou d’électro. Ce sont les équipes de Canal + qui assurent la réalisation de ces concerts, ce qui est pour Fabienne Fourquet, directrice du service des Nouveaux Contenus et de Canal Street, « une garantie de qualité ». Un des derniers en date, le concert de Booba, a connu un réel succès (50 000 internautes l’ont regardé en direct et 600 000 en VOD). L’objectif du site est également de faire découvrir de nouveaux talents comme le rappeur Swift Guad.

Il faut toutefois composer avec la liberté de ton et, parfois, les maladresses de gros lourdauds des artistes. L’équipe de Canal Street composée également de Youri Cviklinski et Joëlle Matos a été confrontée aux polémiques autour du groupe Sexion d’Assaut, accusé de propos homophobes ou encore autour du rappeur Orelsan et sa chanson au titre évocateur : «  Sale pute  ». A chaque fois, Canal Street s’efforce de liquéfier le conflit en casque bleu de la rapocratie : « Par exemple, Sexion d’Assaut a eu l’occasion de s’expliquer et nous avons plutôt essayé de comprendre et d’expliciter ce qui s’était passé plutôt que de porter un jugement définitif  », précise le responsable éditorial, rompu à cet exercice de grand écart. Alors que des médias ou certains fans ont définitivement lâché le groupe, peu convaincus par ses excuses, Canal Street, "tout en combattant l’intolérance sous toutes ses formes", continue de tâter le pouls des 8 rappeurs dont le site a favorisé l’émergence.

Ainsi, en entrant dans l’univers Canal Street, on se rend compte que la culture hip-hop est complexe à appréhender, multiple, dans ses maladresses mais également dans les revendications qu’elle peut mettre en avant. Celà tient de la bouillie marketée parfois, même si de nombreux groupes présents sur le site développent un message plus élaborée comme Sefyu ou Youssoupha. « On connaît l’univers du rap dans toute sa diversité, assure Gilles Freissinier. On sait qu’il peut y avoir des paroles un peu dures qu’elles soient politiques et sociales. On sait que ça fait partie de la culture urbaine, parfois à la limite ». « Il y a un idéal de liberté de ton, fait valoir Fabienne Fourquet. Cela fait partie des valeurs de Canal. On est moins frileux que certains médias de masse.  » Brut de décoffrage : Pas question quoique il arrive de « faire réécrire les chansons par les artistes, comme peuvent l’imposer certaines grandes radios nationales. Si on choisit un artiste, on lui fait confiance pour chanter la chanson qu’il veut et on la diffuse », affirme Gilles Freissinier.
Pour autant, Canal Street n’est pas un site sur la banlieue, il n’en diffuse pas l’image ni à a pas pour objectif de la réhabiliter ou de la condamner. « On donne simplement une image plus complexe de la banlieue, prétend le responsable éditorial. L’idée est plutôt de dire qu’en centre ville ou en banlieue, jeune ou moins jeune, on peut faire des choses dynamiques et créatives et pas simplement apparaître dans la rubrique faits-divers des JT ». Les Inrocks ont brocardé leur manque de « revendication  » et de subversion sur le site, mais Canal Street a fait au moins le pari de laisser la présentation de ses programmes à des jeunes issus de la diversité plutôt qu’à des briscards rompus à l’exercice.
Canal Street bénéficie également des programmes phares de Canal comme le SAV d’Omar et Fred , le Daily Mouloud ou encore la série Bref qui s’inscrivent dans cette « culture urbaine » que défendent les créateurs de Canal Street.

"Je pense que la notoriété ne se construit pas forcément en position 456 de la Freebox ou en 325 de Canal Sat mais par le fait d’organiser des événements forts et puissants "

La réussite du site pourrait presque faire oublier le rêve de départ : passer du Web au petit écran. Une « quête du Graal » entretenue par la direction : à l’été 2009, Rodolphe Belmer, directeur général de Canal +, évoquait alors la possibilité de « passer l’émission à l’antenne, voire de lui dédier une chaîne  ».
Canal a justement acheté à l’automne les chaînes de la TNT Direct 8 et Direct Star qui appartenaient à l’homme d’affaires Vincent Bolloré. Mais Gilles Freissinier reste prudent, d’autant que le CSA n’a pas encore donné à Canal l’autorisation d’émettre ses programmes sur ces canaux. S’il regrette l’absence d’émission consacrée à la culture hip-hop sur les chaînes généralistes, il estime que le passage à la télévision n’est plus un objectif en soi : « Je pense que la notoriété ne se construit pas forcément en position 456 de la Freebox ou en 325 de Canal Sat mais par le fait d’organiser des événements forts et puissants comme ce qu’on a fait avec le Juste Debout (compétition de danse hip-hop), le fait aussi de parler de ces cultures de façon originale, décalée et cela peut tout à fait se faire sur Internet.  » Finalement avec Canal Street, le hip-hop et le rap ont leur medium qui est accessible à plus de 40 millions de Français équipés en informatique et 24 heures sur 24. Voilà pourquoi Freissinier est grand.


Repères :

Le site de Canal Street :

http://canalstreet.canalplus.fr/


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