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Candido Mendes, diplomate au grand large

samedi 3 juillet 2010, par François L’Yvonnet

Tags : Baroque , Brésil

Candido Mendes est un intellectuel à la mesure du Brésil : baroque.

Il faudrait avoir sous la main une sorte de kaléidoscope, comme dans Locus Solus de Raymond Roussel. Un instrument qui permet à la fois de voir ce qui est (et il ne s’agit pas de transiger sur la réalité) et de libérer l’imagination. Nous devons être moins visionnaire – l’espèce court les rues – que voyant, clairvoyant (« Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant », dit Rimbaud). La vue, ainsi débridée, donne corps au monde, en même temps qu’elle détecte les significations secrètes.
C’est fort d’un tel prisme que nous devons essayer de comprendre ce que Candido Mendes appelle « latinité ».

Candido Mendes est un personnage hors du commun, une sorte d’aristocrate « baroque », que seul un pays à la fois neuf et antédiluvien comme le Brésil peut produire. On le connaît trop peu sur les bords de la Seine, c’est dommage. Il organise à travers le monde des rencontres entre intellectuels de « bonne volonté », comme on dit. Les séances de l’Académie de la Latinité – qu’il a fondée à la fin des années 1990 – se tiennent alternativement en Amérique latine (Rio, Port-au-Prince, Quito, Lima, Merida…), et dans le monde « islamique » (Téhéran, Alexandrie, Ankara, Bakou, Amman, Rabat…).

Sa vision du monde est profondément marquée par Arnold Toynbee, qu’il invita jadis à Rio. Sa philosophie de l’histoire en est imprégnée. En particulier, l’idée qu’avec la puissance hégémonique qui gouverne aujourd’hui la planète, il n’y a plus de place pour les « barbares », il n’y a plus d’altérité, plus de vis-à-vis possible et donc plus de dialogue. Mais, « son » Toynbee est très personnel. Non qu’il en trahisse ­l’esprit, il choisit seulement le mouvement contre la fixité. Comme tous les intellectuels brésiliens, il se signale par une très grande liberté dans ses emprunts théoriques. L’essentiel est que cela marche : toute pensée – selon la règle implacable de G.-K. Chesterton – qui ne devient parole est une mauvaise pensée, toute parole qui ne devient acte est une mauvaise parole, tout acte qui ne devient fruit est une mauvaise action.

D’où le « baroque ». Si l’on prend soin d’entendre le terme dans son sens propre, celui d’une esthétique qui valorise la liberté et le mouvement. Le « monde n’est qu’une branloire pérenne », disait Montaigne, qui consacra un chapitre des Essais aux cannibales de la baie de Rio. Candido Mendes scelle l’improbable rencontre du concept et de la macumba. Ne manquant jamais de rappeler l’africanité brésilienne, il donne du zwing aux concepts. Rien à voir ici avec le Brésil d’opérette, il s’agit seulement d’accompagner avec tambours et trompettes l’avancée sur la scène du monde d’un nouveau « pays continent », qui entreprend sa grande conquête intérieure par des initiatives mondiales. En défendant l’idée d’un autre Brésil, Lula da Silva défend l’idée d’un autre monde. D’où le soutien actif et indéfectible de Candido Mendes au nouveau président. D’où son insistance pour que le Brésil déploie et affirme une diplomatie ambitieuse à l’échelle des attentes de tous les démunis.

S’il aime passionnément son pays, c’est qu’il lui fait aimer la terre entière. Le Brésil est un cadeau qu’il fait à ses amis. Un Brésil quasi paradigmatique, l’inestimable laboratoire des possibles lendemains du monde. Un nouvel hellénisme serait en germe, là-bas, au sud des Bermudes. C’est peut-être sa « grande pensée » : le Brésil se réveille d’un long sommeil austral, il se découvre dans un même mouvement, à son rythme « historial », puissance continentale et alternative mondiale.

Sa « latinité » est à la fois adossée au passé (et à un héritage multimillénaire où se mêlent une culture de l’État, le pluralisme et le syncrétisme) et ouverte sur le futur. Elle est une manière inventive de dessiner les contours du possible, de garder ouvertes les portes de l’avenir. Un conte soufi, rapporté par Idries Shah, évoque les portes du paradis qui ne s’ouvrent que pour un court instant, le distrait se réveille au moment où elles se referment dans un énorme fracas ! Les portes s’ouvrent, mais se referment aussitôt, il faut être prêt.

L’Académie de la latinité, qui a tenu sa dernière séance en Égypte au mois de novembre dernier, est une compagnie informelle d’esprits libres (Jean Baudrillard, Edgar Morin, Alain Touraine, Gianni Vattimo, Carlos Fuentes, Mohammed Arkoun et quelques autres) qui vont au-devant d’autres esprits libres (en particulier dans le monde musulman), partout où la rencontre peut être féconde. Il s’agit d’être les acteurs d’une forme de diplomatie de la pensée, d’une diplomatie du grand large qui regarde l’autre dans les yeux, celui qui est sur l’autre rive, dans un vis-à-vis salutaire, dans le refus partagé de la fatalité d’un monde annoncé, celui du règne exclusif des nantis et des puissants.
La latinité de Candido Mendes n’est pas la défense d’une aire culturelle, elle est un humanisme pour des temps sombres et crispés.


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