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Cannibalisme à San Salvador

Le 30 décembre 2017, par Sylvie Taussig

Où la chercheuse gringa fait peur à un petit garçon effrayé d’être mangé.

« Si tu n’es pas sage, tu seras mangé par un gringo ».
Cette phrase, je ne l’ai pas entendue à Pisac, mais à San Salvador, le suivant village, construit aux pieds du Pachatusan et caractérisé par l’implantation, juste au dessus, du sanctuaire de Huanca où de toutes les Andes on vient le dimanche faire bénir sa voiture. Le puissant, l’impérieux Pachatusan, parfois recouvert de la poudre blanche d’une neige éphémère quand il pleut dans la vallée, est le lieu où se loge un des apus – esprits de la montagne – les plus vénérés des pré-Incas, des Incas et des natifs jusqu’à aujourd’hui. Nombreux sont encore ceux qui inclinent la tête en sa direction avant de boire la chicha.
Le Pachatusan, pilier du monde, sépare la vallée du Cuzco de la vallée sacrée ; sur l’un des flancs de ce massif côté, le site archéologique de Tipon, célèbre pour son ingénierie hydraulique et ses eaux sacrées, mais également parce que les Espagnols n’y ont pas accédé. De l’autre, le sanctuaire et sa peinture miraculeuse.

Jésus avait désigné Diego comme sa colombe et le lieu comme une source de pardon et de guérison.

Il y a plusieurs histoires de ce tableau. La plus répandue nous parle d’un natif Diego Quispe, Un natif réduit en esclavage dans la mine ouverte par le possesseur espagnol de cette montagne dont les entrailles sacrées ne devraient pas être pillées, battu et torturé pour s’être rebellé contre le joug et l’insulte à la pachamama s’enfuit. Parvenant à Huanca, il vit apparaître devant lui un christ dégouttant du sang des coups reçus et eut la vie sauve – les mercenaires du maître jamais ne le purent trouver.

Jésus avait désigné Diego comme sa colombe et le lieu comme une source de pardon et de guérison. Le roman de Diego le fait revenir à son Chinchero natal et trouver le peintre capable de restituer, sur place, sa vision. Ce dernier ne le fit pas sans être guidé par la main divine pour tracer une image des plus vénérées de la latino-chrétienté.

Le tissu que soulève Jésus dont le dos pleut de sang recouvre une roche rouge. Représente-t-elle le waka, ou huaca, lieu sacré en quechua, aujourd’hui à la fois dissimulé et révélé, dans sa couleur pourpre, dans l’étroit interstice d’une petite ouverture cachée dans les fondations de l’église bâtie sur ce lieu de pèlerinage ? Pierre rouge vénérée, mais comme oubliée, derrière, encadrée comme un ex voto au milieu d’autres ex-voto. La Véronique n’est pas le visage du Christ mais la pierre ensanglantée.

Cent ans passèrent sur cette image demeurée secrète, jusqu’à ce que Don Pedro Valero, un propriétaire de mine bolivien, atteint d’un mal incurable, reçoive la guérison d’un étrange médecin, Emmanuel, qui, pour tout salaire, l’invite à venir le voir dans sa demeure de Huanca. Valero laissant tout ses biens se met en route. Trois ans plus tard, après bien des errances, il se laisse guider jusqu’à une chapelle indienne, à Huanca, et découvre l’image où il reconnaît son bienfaiteur, l’Emmanuel.

Les tourisme spirituel de masse dévore les symboles et boit le sang d’une culture

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«  Si tu n’es pas sage, tu seras mangé par un gringo »
Cette phrase je ne l’ai pas entendue. Mais j’ai bien vu un garçonnet pas haut comme ça, dans une boutique de ce village dont la survie dépend moins du tourisme que Pisac, faire un bond en arrière et se couvrir le village, tordu d’effroi, quand il me vit entrer. La femme venue à la rescousse, sa mère, explique platement quand je l’interroge que c’est ainsi que l’on fait peur aux enfants ici.

Les touristes spirituels seraient-ils des cannibales ?
Le sang qu’ils viennent boire ici, c’est l’or vert de la liane, en une cérémonie qui, adaptée à leurs coutumes, ressemble fort à une messe et l’officiant à un curé. Ceci est mon sang, consommé certainement en mémoire de Jésus-Christ par ces gringos, souvent protestants, pour qui la transsubstantiation n’a jamais été que symbolique. Ils font place à la plante en eux, qui devient leur maîtresse, qui remplace en eux le vieil homme. Ceci est mon corps, dit trois fois par semaine le chaman qui sert au gringo et dont les os se consument d’un cancer. Manque le pain.
Mais si Diego s’est incorporé au christ, le roc rouge où il a trouvé son salut contre la barbarie du conquistador ou plutôt du marquis de Valle Umbroso, le maitre de la mine et du fouet, alors l’enfant natif peut craindre d’être mangé.




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