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Catherine Monnot, à l’école des petites femmes

samedi 15 mars 2014, par Audrey Minart

Comment devient-on femme ? Une anthropologue et enseignante s’est efforcée de répondre à cette question, en s’immergeant dans le quotidien, la culture et les codes des petites filles d’aujourd’hui.

Anthropologie. Devenir femme, cela s’apprend. Et semblerait-il, de plus en plus tôt. « Petite fille » déjà, on apprend. A être. Paraître. Plaire… Un apprentissage de la féminité que nous relate Catherine Monnot, docteure en anthropologie sociale et culturelle et enseignante en histoire-géographie dans le secondaire, dans « Petites filles. L’apprentissage de la féminité  ».* Son enquête se fonde sur des observations en milieu scolaire et domestique, ainsi que sur des entretiens menés depuis 2002 avec des fillettes « d’origine populaire », vivant dans le sud de la France.

Force est de constater que, dès l’école primaire, les comportements diffèrent entre filles et garçons. Dans la cour de récréation, les seconds sont « toujours perçus comme ceux qui envahissent l’espace à la fois sonore et physique des filles  ». Celles-ci, face à eux qui, jouant aux sports collectifs sur de vastes espaces, « investissent des lieux plus restreints, mais qu’elles s’approprient sur le long terme », explique l’anthropologue. « Un arbre, un banc, un morceau de préau deviennent aux yeux de tous des points de ralliement féminins où les garçons ne font que de brèves incursions, soit pour échanger avec elles de façon régulée et pacifique, soit en guise de jeu pour perturber leurs activités ». Les garçons nomades, les filles sédentaires ? Peut-être. Un comportement induit par la culture, souligne Catherine Monnot, notamment à travers la lecture de récits et l’écoute de chansons enfantines, où les rôles sexués sont bien différenciés. Une socialisation qui ne s’arrête pas à l’enfance, et continue, parfois de manière plus insidieuse, à l’adolescence et à l’âge adulte.

Les médias, un moyen de « sortir » du foyer

En 2010, « un enfant de primaire passe ainsi en moyenne 864 heures par an dans sa salle de classe contre 956 heures devant son poste de télévision !  », rappelle l’anthropologue. Un média qui ne va pas, surtout dans les catégories sociales modestes, sans influencer le comportement de ces fillettes, pressées de devenir adolescentes, puis femmes. Autant de codes, diffusés par les médias de masse, qu’elles finissent par s’approprier, passant davantage de temps devant l’écran que leurs homologues masculins. Il faut dire que ces femmes en devenir sont plus souvent qu’eux confinées à l’intérieur du foyer. En effet, à en croire plusieurs études, les réticences à les laisser sortir ne manquent pas, encore aujourd’hui. L’anthropologue parle même de « culture de la chambre », où ces petites, puis jeunes filles, passent le plus clair de leur temps. Posters d’artistes greffés aux murs, les fillettes y multiplient les jeux de devenir-femme : déguisements, maquillage… Vite, vite, grandissons.
Un apprentissage qui ne va pas sans impliquer, plus tard, une dévalorisation dans les choix d’orientation. Et on les encourage à cela. Les adolescentes sont par exemple de grandes lectrices de la presse dédiée à leur âge, où sont généralement présentés des métiers au sein de filières « féminines », n’allant pas au delà du bac+2. « Cette mise en exergue se fait au détriment des carrières de cadres dans des métiers scientifiques et techniques, considérées comme plus difficiles à atteindre et davantage "chronophages", et donc jugées incompatibles avec une vie de famille qui reste souvent prioritaire dans la vie féminine.  »

Pourtant, enfants, ces adolescentes avaient un peu le même type de desseins que leurs pairs masculins, et maîtrisaient déjà le langage de l’égalité. Mais il faut rentabiliser les études. La pression ne cesse pas pour autant à l’âge adulte… Elles devront en effet passer par le « complexe de Marie  », selon les termes de l’anthropologue : « Marie, la mère pure et idéale ; Marie Madeleine, la maîtresse désirable et séductrice ; Mary Poppins, la gardienne et l’organisatrice du foyer ; Marie Curie, la cérébrale sachant rester dans l’ombre de son mari… toutes ensemble, et d’autres encore, forment le kaléidoscope de la féminité contemporaine ».
Bon courage. A.M

LesInfluences.fr : Il semblerait à vous lire qu’il subsiste une très forte ségrégation sexuée, que vous qualifiez de « spontanée », dans la cour d’école. Comment l’expliquer ?

Catherine Monnot  : En effet, c’est paradoxal. Les enfants maîtrisent le discours sur la parité, mais la séparation existe encore : les garçons jouent et s’agitent dans la cour, et les filles se regroupent entre elles et s’approprient certains espaces. Ils apprennent déjà les rôles sociaux de sexes, et apprennent à grandir différemment. Et les instituteurs sont parties prenantes de cette séparation... On pense que si les enfants le font, c’est que c’est naturel. Ils pourraient déconstruire ce processus en proposant d’autres types d’activités… Mais seul, c’est compliqué. Il faudrait le concours des pouvoirs publics et des parents.

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L’anthropologue Catherine Monnot

LI.fr : Justement, en différenciant leur éducation selon les sexes, notamment à travers cette « culture de la chambre », les parents sont les premiers à participer à cette ségrégation ?

C. M.  : Oui. Statistiquement, les filles sortent moins de chez elles, alors que l’on laisse les garçons multiplier les activités extérieures. La chambre des filles leur permet donc d’apprendre, à l’intérieur, la féminité. A travers les déguisements, le maquillage… et l’écoute de la musique.

LI.fr : Vous avez longuement écouté et retranscrit les paroles de jeunes chanteuses telles que Lorie, Jenifer, entre autres, très écoutées par les pré-adolescentes. Qu’en avez-vous pensé ?

C. M. : C’était fascinant. Les paroles peuvent paraitre superficielles, mais c’est ce qui fait toute leur force. Elles sont validées par les enfants et portées par les médias de masse. Il fallait comprendre leurs paroles, l’univers de ces petites filles, parler leur langue, comprendre leurs codes. C’était indispensable pour ce travail.

« Dans les milieux populaires, on a généralement un rapport plus étroit avec la télévision, l’image. Leurs enfants prennent donc les schémas dominants de plein fouet. »

LI.fr : Comment expliquer, à l’entrée dans la puberté, que ces filles se dévalorisent et renoncent à des métiers plutôt ambitieux dans un objectif de « rentabilité des études » ?

C. M.  : Mon hypothèse est qu’elles concentrent leur attention sur leur physique, dans une volonté de plaire, totalement culturelle, et à une période où le corps n’est pas en adéquation avec le modèle dominant… Résultat : elles ont un manque d’estime par rapport à leur corps. Les garçons ne traversent pas ce moment de la même manière. Ils sont davantage tournés vers la compétition et le sport. Ce n’est pas le même problème de manque d’estime de soi. Les filles ne le compensent par ailleurs généralement pas à travers les études. On remarque par ailleurs que plus les enfants sont élevés à l’écart de cette image dominante, plus on a de chance que le diplôme des parents soit élevé. Dans les milieux populaires, on a généralement un rapport plus étroit avec la télévision, l’image. Leurs enfants prennent donc les schémas dominants de plein fouet.

LI.fr : Vous parlez d’un « complexe de Marie », qui implique que ces filles négocient avec plusieurs modèles de femmes… N’existe-t-il pas un complexe similaire pour les garçons ?

C. M. : Ce complexe arrive tard chez les femmes… Lorsqu’elles sont adultes. Bien entendu les hommes ont leurs propres complexes, mais ils sont davantage affranchis du devoir familial, et moins confrontés à cette pluralité de destins. On accepte plus des hommes qu’ils ne se soit réalisés que dans le cadre professionnel. Ils ont un devoir de réussite sociale que n’ont pas les femmes… et sont donc affranchis du reste.

« On attend d’elles qu’elles plaisent, se mettent en scène, répondent aux critères… Et on leur donne les outils pour le faire. »

LI.fr : On utilise de plus en plus le terme de « préadolescentes », plutôt qu’ « enfants » ou « petites filles ». L’enfance se raccourcirait-elle ?

C. M.  : En effet, dès 8 ou 9 ans, elles sont dans la préparation de l’adolescence. Autant les parents, que les médias et les industries… Tout est mis en place pour que cela soit possible.

LI.fr : Vous relatez que nombre de ces petites filles utilisent Facebook pour mettre en pratique ce besoin de plaire à tous, avant d’être repoussées dans leurs retranchements. Moqueries, insultes, cruauté… Ce phénomène ne représente-t-il pas un véritable changement ?

C. M. : Les persécutions existaient déjà avant, mais à l’école… Elles pouvaient donc être vues et contrôlées. Mais là, elles échappent au contrôle des adultes. La nuisance peut être importante et sans fin. Elle peut toucher les filles de plus en plus jeunes, qui sont d’autant plus exposées que, comme je l’ai expliqué, le regard des autres est essentiel pour elles. On attend d’elles qu’elles plaisent, se mettent en scène, répondent aux critères… Et on leur donne les outils pour le faire.


Repères :

Petites filles. L’apprentissage de la féminité , Editions Autrement, Paris, 202 p., 17 euros. Parution : septembre 2013


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