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Ce pays qui adore les fatwas

mardi 8 décembre 2015, par Emmanuel Lemieux

À qui le tour ? Cette rentrée d’automne 2015 aura été le spectacle lamentable devant les grands médias, des exclusions sans débats et des lapidations psychiques en place publique. Pour supprimer une idée, supprimons l’inspirateur. Dans la foulée, l’hebdomadaire Marianne organisa le 20 octobre à la Mutualité, un meeting typiquement français sur la grave question du peut-on débattre de tout ? Cela ne manqua pas d’allure avec une brochette de paroliers talentueux mais autorisés. À t-on le droit de débattre ? Bien sur ! Encore faut-il savoir le faire.

« Aux États-Unis, le bashing ne fait pas partie de la panoplie du débat, nous fait remarquer le philosophe Phillipe Salazar (Panorama des idées n°5), l’un des meilleurs spécialistes de la rhétorique. Le debate dans le monde anglosaxon est transaction d’arguments et on considère que l’adversaire est un interlocuteur, pas un ennemi insincère. Ce qui n’exclut pas la violence franche ».

Cette french touch des listes noires et des mises à l’index des réacs et des progressistes, témoigne de la faiblesse du trafic d’arguments, et de la fatigue devant des débats de plus en plus abaissés.

L’éreintement, version française du bashing, remonte au XIXe siècle. Cette artificialité de la violence intellectuelle prospère dans les périodes de tension. On a connu durant la Guerre froide, les bastons intellectuelles pour savoir s’il fallait mieux être un « con » ou bien un « salaud », sans oublier le jdanovisme imposant ses principes culturelles et congelant toute dissidence. Cette french touch des listes noires et des mises à l’index des réacs et des progressistes, témoigne de la faiblesse du trafic d’arguments, et de la fatigue devant des débats de plus en plus abaissés. Qui plus est dans une époque où les médias et Internet servent d’amplificateurs au meilleur comme à la médiocrité.
« Le bashing à la française est l’étape ludique du règne absolu de l’opinion publique travestie en Pensée », analyse encore Salazar. Pendant ce temps, dans les rues zombies de Saint-Germain des prés, on défouraille à tout-va du Renan, du Bloy, du Péguy, du Camus (Albert ou Renaud), du Bourdieu, du Foucault. On exclut et on jette ses fatwas sur l’infâme (on est toujours l’infâme de quelqu’un). Tout change, rien ne change.

Le monde, lui, n’aurait pas changé. Il n’y a aucune pensée nouvelle made in France à développer, tout est cool. Le monde n’est pas face à des défis immenses comme le changement climatique, la démographie, les inégalités de toutes sortes, les plaques tectoniques géopolitiques. Il n’y a jamais eu de 7, 9 et 11 janvier 2015 ni de 13 novembre. Ce pays ne vit pas une sorte de deuil depuis janvier. Ce pays n’est pas en guerre. Ce pays ne s’enfonce pas dans une multicrise profonde. Ce pays n’est pas un puzzle qui a du mal à accorder ses pièces.
L’historien des idées britannique Sudhir Hazareesingh regrette dans son essai, intitulé Ce pays qui aime les idées (Grand prix 2015 du livre d’idées décerné par la rédaction de Panorama des idées/Les influences), le fait même que les intellectuels réactionnaires assumés n’écrivent plus que pour un pré carré de lecteurs francofrançais . Le sociologue Michel Wieviorka dans une récente livraison de l’excellente revue Socio ( n°5« Inventer les sciences sociales postoccidentales », Paris, Éditions MSH ) demandait qui en France, pourrait citer au moins une quinzaine d’auteurs contemporains incarnant le renouveau de la pensée, en Inde, en Chine, au Japon ou en Corée ? Que les dits intellectuels français osent se confronter à ce nouvel espace intellectuel et scientifique en construction, ça nous fera des vacances.


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