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Un blog de Sylvie Taussig. Chercheuse au CNRS et romancière.

Ce que m’a dit l’homme à la langue verte

dimanche 8 octobre 2017, par Sylvie Taussig

Où un artisan nous instruit sur le tourisme des gringos et les dérives du néo-indigénat.

Il a la bouche verte de coca mâché et s’exprime dans une langue hachée et rapide, passionnée. Cet artisan fabrique, selon les méthodes ancestrales qu’il exhume, en une céramique qui prend sous certains angles la tonalité du bronze, des ocarinas andins, pentatoniques, en forme de colombes et d’aigles, mais également des flûtes de pan et des instruments à vent mayas, toujours de cette même matière prise à la terre et transformée dans un four à bois, soit deux ou trois tuyaux de flûte, soudés et surmontés d’un symbole ancestral. Et, comme chaque tuyau est foré, l’instrument habilement joué peut faire entendre à la fois une mélodie et son accompagnement. Du Mexique également des têtes de mort, modelés dans une terre noire (il refuse tout ce qui serait l’impur plastique), qui font entendre des feulements de puma quand on souffle de façon appropriée dans leur orifice.
Il est maigre. Il parle avec bonheur. Il est un activiste.

Les marchands du marché d’artisanat de Pisac seront choqués d’apprendre le prix de ces objets, dont ils apprécient la facture et l’effort. Eux sont des revendeurs, dont le stand se confond avec le stand voisin, combien y-t-il de stands dans les trois rues principales de Pisac et sur la plaza de armas, faux alpacas et artefacts bas de gamme made in china.
L’homme à la bouche verte veut rendre aux traditions occultées leur apparence et leur vigueur. Des fruits mortifères de la colonisation et de l’Église catholique – soit administration de médicaments pathogènes pour soigner les pathologies induites par toute nourriture processée – il suffit de se purifier, au contact de la nature. Ainsi chacun doit-il retrouver en soi la capacité de déchiffrer les symboles, tel cet œil maya qui décore la flûte double, tels les dessins rituels shipibo qui, entre anacondas et jaguars, ornent le napperon sur lequel il a posé une pipe qu’il a réalisée selon le même principe de tradition réappropriée et qui, pour le chaland, évoque Castañeda. Itinérant, il a choisi le bon endroit pour vendre, à Pisac, dans une ruelle qui, le dimanche, bruit autour d’un un yoga-fusion restaurant où communie toute la communauté gringa : curry bowl, mais sans lamb, barres énergétiques, thé vert et komboucha. S’y déploie l’arrogance du yanki qui, « travaillant avec les plantes » a son troisième œil bien ouvert mais les deux autres fermés.
Les choses sont occultées, me dit-il. Le système nous bourre de produits frelatés pour nous transformer en humains frelatés, tout juste bons à travailler dans un environnement de plastique au service d’un patron. Le système catholico-colonial qui a diabolisé les traditions ancestrales nous a asservis et alcoolisés. L’alcool, boisson impure. L’alcool qui vous fait sombrer. L’alcool introduit dans la colonie par l’Église qui acceptait que les natifs entremêlassent le rite chrétien de danses et gestes andins à condition de les saouler pour que, définitivement, l’andin devînt, dans le récit des voyageurs, celui qui, dans ses fêtes, s’avilit en ivrogne.
Purifier : cela veut dire cette ascèse intransigeante de travailler la terre sans la souiller de plastique pour rétablir l’équilibre avec l’énergie de la pachamama. Purifier, cela veut dire dépouiller les rites et danses et pratiques de toute teinture catholique.
Purifier, cela veut dire éliminer toute nourriture industriellement transformée.
Purifier, c’est ouvrir son cœur aux symboles qui savent tout mais se taisent à des oreilles avilies par le système et ses produits visant à faire de nous de purs rouages du système.
Purifier c’est faire apparaître les choses occultes, qui sont bien présentes, mais ensevelies sous des oripeaux. Quels oripeaux – le catholicisme ? l’industrie ? la consommation ? – s’animent-ils dans la danse macabre d’une vision fantasmatique du passé où soudain se met à exister une culture andine pure, lumineux reflet d’une humanité accomplie. Occultation des réalités esclavagistes de l’empire inca, occultation de ce que la victoire de la poignée de conquistadors s’explique aussi par le fait que les natifs se sont mutuellement vendus et trahis pour espérer que l’espagnol leur donnât l’avantage définitif dans une des guerres intestines qui organisaient leur monde et se lisent encore dans la conception des tissus ou dans les chorégraphies. Dieu est mort, et le pur et l’impur donnent le la de cette nouvelle sarabande.

Purifier c’est faire apparaître les choses occultes, qui sont bien présentes, mais ensevelies sous des oripeaux.

Occultes sont toutes choses ancestrales. Magnifiées. Ancestral est tout ce qui conduit à la vie heureuse sans la sophistication plastique et alcoolique. Sans les livres et sans les mots ?
L’homme à la langue verte est un bavard : il est un solitaire. Il a pris ses distances avec les mouvements indigénistes dont la recherche de pureté irait jusqu’à une épuration ethnique. Une autonomie politique des Andins, débarrassés de tout élément exogène ? Non. Et de jouer un air de charmeur de serpent sur sa triple flûte maya. Rêve-t-il ou non d’effacer l’histoire ?
Des gringos qui introduisent les règles du marché dans la médecine devenue produit de consommation il ne dit rien : ce sont ses clients.


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