Ces mots pour ne plus dire

Le 8 novembre 2012, par Paul-Antoine Fix

Nicholas Evans a écrit le grand livre érudit des langues du monde avant que celles-ci ne s’évanouissent et que leur poésie ne s’évapore

#éditions La Découverte #Nicholas Evans #Société

Société Saviez-vous qu’il y a plus de distance entre les langues parlées à Wilyi et Jabiru (distant de 200 km dans le nord de l’Australie) qu’entre Berlin et Moscou ? La diversité linguistique est une des plus grandes richesses de l’humanité et elle est en péril. Les langues meurent. La Bible, via le mythe de la tour de Babel, présente la particularité des langues comme une malédiction. Faux répond Nicholas Evans, linguiste émérite dans Ces mots qui meurent. L’auteur nous livre ici une ode au langage et aux différences culturelles. Nous allons plonger dans le monde de la linguistique et de l’ethnologie, et ce n’est pas un voyage de tout repos. L’éventail des langues est tellement vaste ! Pour se faire une idée, la Papouasie-Nouvelle-Guinée en compte 847, et les États-Unis comptent plus de 64 lignages linguistiques différents (formant la base de 143 langues).

C’est un univers complexe que celui de l’ethnologie rebutant le novice. Mais fort heureusement pour nous un des grands principes suivi par Evans durant le livre est l’illustration par l’exemple. Nous voilà en voyage. Imaginez-vous croiser les locuteurs de l’oksapmin (Papouasie-Nouvelle-Guinée) utilisant un système numérique de base 27, chaque nombre étant représenté par un membre du corps (le 8 est le coude par exemple) et ceux de l’arramba comptant en base 6 (45 656 soit 66 se dira wi). En revanche vous ne retiendrez pas qu’en navajo le mot là signifie « donner un objet fin et flexible », mais vous aurez compris que les navajos n’ont pas de verbe pour donner, et que le fait de transmettre est exprimé directement en fonction de l’objet. C’est d’ailleurs de cette manière qu’il faut aborder le livre, en le feuilletant, en le reposant pour y revenir plus tard. Les connaissances techniques de notre guide dans la jungle des langues sont impressionnantes. Submergé par les informations l’attitude de lecture est trouvée : pas question ici d’intégrer ne serait-ce que quelques mots ou deux d’une langue aborigène. Ici nous est proposé de sentir l’épaisseur que peut revêtir une science comme la linguistique avec ses défis, ses impasses et surtout ses implications dans la culture. Vous vous prendrez vite à citer pour vos amis, livre ouvert, un passage sur tel ou tel tribus n’ayant aucun repère gauche droite (données toujours subjectives) mais la référence permanente aux quatre coins cardinaux. Ce livre passera ensuite d’est en ouest le long de la table pour être feuilleté. Peut-être cela fera-t-il prendre conscience à tout un chacun que les langues se doivent d’être sauvées, sauvegarder du moins. En effet la grande majorité de ces langues ne comptent plus que quelques milliers de locuteurs et ne possèdent pas toutes de textes écrits. On dit qu’en Afrique, quand un ancien disparaît c’est une bibliothèque qui brûle, ce sera le cas lorsque mourra, un ami d’Evans, Pat Gabori, un des huit derniers locuteurs du kayardild.



Repères :

Ces mots qui meurent, traduit de l’anglais par Marc Saint-Upéry, éditions La Découverte, (Paris), 388 p., 28,50€. Sortie : septembre 2012.



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