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Charlie, l’onde de choc

Un apiculteur et une philosophe réinventent le monde

mardi 8 décembre 2015, par Maryse Emel

Politique. Des entretiens singuliers entre un politiste apiculteur et une professeur de philosophie sur l’après-Charlie et un monde à réinventer

Le premier tour des élections, je n’en parlerais pas avec des pseudo-lamentations morales, le moralisme étant vraiment déplacé et hors propos. En outre, il a tendance à empêcher d’agir nous plongeant dans la contrition. Je lis depuis quelques temps un livre sur l’onde de choc que fut Charlie. Catfish Tomei, « diplômé de Sciences-Po Paris, faiseur de projets citoyens et entrepreneurieux, défenseur de l’abeille via l’association Apis Sapiens », s’entretient avec Laurence Hansen-Lᴓve, professeure de philosophie, chargée de cours à IPESUP, qui fut sa professeur-e à Sciences-Po.

Il analyse la situation, dont sa génération a hérité, à savoir un monde à réinventer. Un monde où le sens prend le dessus sur la rationalité des moyens. Ce qui est dénoncé c’est un héritage apocalyptique. Il faut construire un « nouvel état d’esprit » dit-il, à ne pas confondre avec les idéologies. Les idéologies sont des dogmes dépassés et usés. Du « Nous les Français » du Front National, au « Finissons-en avec le capitalisme », en passant par le productivisme à tout crin, les mots sont rassis. Le monde a changé. Les mots sont devenus des grigris, aux incantations désuètes. Ce qui nous menace c’est finalement cet insensé, ce monde que nous subissons au lieu de penser à ce qui se passe, et d’orienter le sens de notre action.
Au nom de la démocratie si on va plus loin, l’individu renonce à une grande partie de sa liberté, au nom d’une nécessité de survie qu’on lui a imposée par la force des mots. On le fait adhérer à une logique de terreur sociale, nationale et mondiale. La force de la rhétorique des politiques et du monde de la finance fait taire toute volonté d’exprimer une analyse critique et contestataire. L’individu se trouve de fait plongé dans l’impuissance et dans le devoir de se taire, faute d’être encore plus démuni, intégrant l’idée de sa propre responsabilité si la situation se dégrade. La force démocratique de nos gouvernants est de nous faire croire à notre faiblesse : face aux terroristes, au chômage, aux élections… Dès lors l’individu est dans un jeu de gain et de perte ; il a peur de perdre le « peu » qu’il possède. Et il se perd finalement dans cette logique économique du manque qui le renvoie à ses besoins. Il se croit encore dans le désir, la tension de l’action, mais ne réagit qu’à un jeu de simples sensations reçues.il est agi de l’extérieur par la force d’un discours persuasif.

Plus les journalistes décrivent, plus ils nous centrent sur leurs regards. Or toute perception est singulière.

La terreur se fait psychologique. C’est en son nom que l’on est prêt à abdiquer ses droits, ses revendications. La force de la manipulation est de nous faire sentir les effets de la privation-douleur, avant même qu’elle ne soit là. C’est la force des représentations. En avant -goût, les résultats du premier tour aux Régionales jouent sur la représentation qu’évoque Marine Le Pen. La peur s’installe via le discours, de même que les actes terroristes sont relayés par un discours médiatique, inflationniste et pseudo-démocratique. Plus les journalistes décrivent, plus ils nous centrent sur leurs regards. Or toute perception est singulière. En période d’état d’urgence la presse est sous contrôle. Les regards sont aveuglés et orientés vers un seul point. Le seul sens qui surgit est celui de la terrifiante ennemie.
Ce jeu terrifiant prend racine dans une imagination qui nous renvoie à l’infantile, au sens latin de infans, celui qui ne parle pas. Nous régressons dans un ailleurs de l’humain, dans un lieu privé de paroles et où tout se donne dans le chaos. La parole met en ordre nos sensations, crée le monde. Privés de la parole nous perdons l’ordonnancement des choses et de nous-mêmes, nous ne ressaisissons aucune temporalité, pas même la nôtre. Notre conscience se dissout dans la brume sans nom. Peut-être que cette conscience, ce « je » n’est que pure illusion, création du langage, n’existant que dans les mots, mais cette disparition de l’unité par la perte des mots, a comme conséquence la perte de la rencontre d’autrui par les mots. Autrui devient l’étrange, l’étranger, celui qui inquiète.
Imagination puissante que celle qui s’appuie sur la peur. C’est la source de toutes les superstitions selon Spinoza dans sa préface du Traité théologicopolitique.
Le silence c’est la perte de la présence, de l’ouverture. Le silence exprimé par l’interdiction de toute manifestation est clôture. Il n’y a plus qu’à se taire, fermer les frontières. Il n’y a plus qu’un ici et maintenant, une idolâtrie du passé, à défaut d’un ailleurs imprévisible. C’est la nuit qui nous saisit.

Les ennemis ne sont pas dehors, ils sont en moi : à moi d’ouvrir la porte et de dire non d’abord à mon confort…

Ailleurs c’est un adverbe de lieu signifiant que le procès s’accomplit dans un endroit quelconque et indéfini à l’exclusion du lieu où se trouve le locuteur. Il faut sortir de « là » pour trouver cet ailleurs de l’imprévisible, de l’ouverture aux possibles, même s’ils se donnent sous l’apparence de l’impossible.

Pour cela il faut réfléchir. Ce qui fait que le tyran est maître de moi c’est que j’accepte au lieu de penser. Les ennemis ne sont pas dehors, ils sont en moi : à moi d’ouvrir la porte et de dire non d’abord à mon confort… mot tellement proche de conformisme. Il ne s’agit pas de se conformer mais d’inventer.


Repères :

- Laurence Hansen-Lᴓve et Catfish Tomei, Charlie L’onde de choc. Une citoyenneté bousculée, un avenir à réinventer. Paris, Editions Ovadia. Novembre 2015.


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