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Charme

mardi 4 décembre 2012, par Audrey Minart

N. masc. (latin carmen, -inis, formule magique) : ce sortilège est nécessaire en politique. Malheur à celui qui en est dénué. Demandez-donc à Jean-François Copé et François Fillon

Le charme ne compte pas moins de quatre définitions. 1. Moyen matériel ou psychique d’une action magique naturelle ou non ; influence occulte et magique, sortilège. 2. Attrait singulier, mystérieux, exercé sur quelqu’un par quelqu’un ou quelque chose. 3. Grâce séduisante ; séduction. 4. En physique ; des particules, charge prenant des valeurs entières ou nulles, caractéristique des quarks ou des familles de hadrons, dont ils sont les constituants.

Dans son Petit Eloge du charme (François-Bourin Editeur), le romancier Harold Cobert s’est essayé à une méta-définition, en s’appuyant sur des disciplines aussi diverses que la littérature, l’histoire, l’étymologie ou encore la philosophie. L’occasion de s’interroger sur un mot qui se caractérise par sa subjectivité, voire même son indescriptibilité (définition d’indescriptible, où « charme » est d’ailleurs cité [1].

Ce petit mot se faufile partout. Dans les relations amoureuses, professionnelles, en politique aussi. Il tord, transforme, embellit ou enlaidit par son absence, la réalité. Il est ce qui rend soudain attirante une personne dont les attraits physiques sont objectivement rares ; il est ce qui fait d’un simple supérieur un incroyable leader ; il est ce qui rend fascinant un politicien aux idées dérangeantes… Cet élément, à peine palpable et difficilement descriptible, nous trompe. Il est la part d’intuition, de faiblesses et d’inclinaisons typiques du genre humain, dans un monde que l’on souhaite pourtant à tout prix encadrer par les règles, soumettre à la transparence, baser sur la rationalité. Il est un des éléments qui fait de nous des hommes… non des machines. Il nous pousse parfois aux incohérences. Voire aux folies.

Il est par ailleurs généralement décrit comme étant ce «  je-ne-sais-quoi  », ce « truc en plus  », ce « presque rien  »… Bref. « En résumé, on ne peut définir le charme avec exactitude, il se refuse à toute analyse et nous tient constamment en échec.  » énonce Cobert. Ce qui fait le charme du charme vient, justement, de la difficulté à le définir.
Le philosophe Vladimir Jankélévitch disait du charme que « sa préférence, son domaine, c’est l’oxymore.  » Une opinion que partage Harold Cobert : «  La littérature affectionne ces personnages ambigus, complexes, paradoxaux et oxymoriques. Ils nous charment par le chiasme existentiel qu’ils incarnent (…) Tous sont beaux à leur manière, leur part d’ombre et de lumière – leur mystère – nous intrigue, nous séduit, ils exercent une attraction aussi spirituelle qu’érotique, chacun d’eux trangresse d’un certain point de vue la nature et la morale.  » Cyrano de Bergerac, Dorian Gray Mirabeau… Autant de personnages au physique ingrat, ou à « l’âme noir et corrompue  » qui ne manquent pas, malgré la répulsion qu’ils pourraient provoquer, de séduire.

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Le charme est lié à la séduction (« faire du charme »), voire à l’érotisme (« photos de charme  »), à la magie aussi (« jeter un charme »). Autrement dit, il se confond avec tout ce qui transgresse. L’auteur cite Ovide : « Ce qui est permis n’a pas de charme, ce qui est défendu est excitant.  » Il poursuit plus loin : « Transgressif, le charme ne l’est pas seulement par ses connotations séductrices et érotiques conduisant à franchir un pas décisif, irrévocable et irrémédiable. Il transgresse la réalité en ce sens qu’il lui ajoute une dimension impalpable (…) et de là, il en modifie la perception et la transcende.  »

Par ailleurs, la charme «  ne saurait se résumer à la beauté », même si celle-ci peut ne pas en être dénuée. Il a aussi besoin d’un peu de mystère. « Rétif à une trop grande clarté, le charme est de fait hostile à l’une des valeurs portées aux nues par notre époque : la transparence. Celle-ci bannit les zones d’ombres, les ambiguïtés, et ne cherche en définitive qu’à rompre le charme. » Et l’auteur d’évoquer les réseaux sociaux Facebook et Twitter comme de « farouches ennemis du charme  ».

L’auteur, passionné par la révolutionnaire Mirabeau, un symbole de l’éloquence parlementaire en France, ne manque pas de le citer dans son éloge. « C’est à la tribune que se manifeste dans toute son évidence la sublimation de sa laideur en une sorte de beauté fascinante et inquiétante à la fois.  » C’est aussi en invoquant les écrits de Victor Hugo qu’il décrit le personnage : quand il prenait la parole « sa tête avait une laideur grandiose et fulgurante  », «  son dédain était beau, son rire était beau, mais sa colère était sublime ». « Tous les éléments caractéristiques du charme (…) sont réunis dans la description hugolienne très inspirée de Mirabeau : caractère fugitif et protéiforme, paradoxe, antithèses et bien sûr, oxymore. »

Chez les personnages publics, le « charisme » est une qualité indéniable. « L’autorité de caractère charismatique » est même l’un des idéaux-types du sociologue de référence Max Weber (en plus de « l’autorité traditionnelle  » et « légale-rationnelle  »). Le charisme semble incontournable en politique. En France, il fait partie du charme. On en fustige souvent le manque chez un présidentiable et on l’acclame parfois chez d’autres, même quand leurs projets, idées, convictions sont absentes... ou l’agrégat de tous ceux-ci incohérent.

Dans un article récent, consacré à « la culture du chef » à droite [2], le philosophe Jean-Claude Monod, chercheur au CNRS et enseignant à l’Ecole normale supérieure, auteur lui-même de (Qu’est-ce qu’un chef en démocratie ? Politiques du charisme",( Seuil ) a évoqué le « charisme de conviction ». C’est-à-dire, «  la capacité à proposer une vision stratégique  ». Ou plutôt, il en a pointé le manque, chez François Fillon et Jean-François Copé, qui ont omis, après l’échec des élections, de réaliser un bilan critique, pourtant indispensable, du quinquennat de Nicolas Sarkozy. La crise actuelle au sommet de l’UMP serait donc, au delà des ravages des ambitions personnelles, le résultat d’un problème d’ordre idéologique sans charme aucun.

Le charisme en politique peut aussi souvent servir les intérêts les plus sombres. L’auteur cite notamment les nom de Mussolini, le Duce (qui rappelle l’étymologie « seducere » et « se ducere », « séparer » et « conduire à soi »), Alexandre le Grand, Staline, Jules César et bien sûr Hitler, autant de tyrans et de dictateurs qui se distinguaient, notamment, par leur « charisme ».

C’est sans doute la raison pour laquelle, celui-ci pouvant être dangereux, il arrive que l’on s’accommode de ceux qui n’en ont pas [3]… non sans néanmoins en souligner l’absence. Il semblerait donc que, dans nos sociétés regorgeant de technocrates et malgré les séquelles provoquées par des régimes dictatoriaux nés de chefs charismatiques, que charme et politique n’en restent pas moins intimement liés.


Repères :

Petit éloge du charme, Harold Cobert, François Bourin Editeur (Paris), 117 p., 14 euros. Parution : Octobre 2012.



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