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Château Angélus : dans les eaux troubles du vino business

mardi 14 juin 2016, par Monsieur Septime

Liberté d’expression. À l’occasion du procès opposant le propriétaire du Château Angélus à la journaliste d’enquête Isabelle Saporta, un étrange organisme parapublic, l’INAO, s’est retrouvé au centre des débats au cours de l’audience du 9 juin dernier.

La 17e chambre correctionnelle du Tribunal de grande instance de Paris spécialisée en matière de presse et de diffamation proposait un bien grand cru judiciaire ce 9 juin : Hubert de Bouärd propriétaire du Château Angélus Vs Isabelle Saporta. Ancienne de l’équipe de Jean-Pierre Coffe lorsqu’il officiait sur France Inter, la disciple pousse désormais l’investigation dans les coulisses peu ragoûtantes d’un système agroalimentaire productiviste dont les intérêts économiques se font aux détriments des citoyens consommateurs. Son Livre noir de l’agriculture (Fayard, 2011) et ses chroniques régulières sur Europe 1 lui ont permis de gagner en audience. Son féroce Vino Business (Albin Michel, 2012) qui torpille les arnaques des crus du Bordelais et de la Champagne à fait notamment bouillonner Saint-Emilion. Dans son viseur : la consécration du Château Angélus, qui avait même fait déplacer en personne l’archevêque de Bordeaux pour baptiser le carillon du Château.

L’enquête précise a particulièrement ulcéré Hubert de Bouärd, ci-devant propriétaire d’Angélus et ayant des participations dans d’autres châteaux, consultant (activité qu’il tente de minimiser) pour 60 domaines viticoles dont 10 classés ce qui en fait un des cinq grands winemaker de la place bordelaise à côté des Michel Rolland et Stéphane Derenoncourt. Mais il est aussi ou fut président ou vice président :

Comme cela ne se suffisait pas, il siège aussi au comité régional et au comité national de l’INAO. L’Institut national de l’origine et de la qualité, l’INAO. Anciennement Institut national des appellations d’origine, c’est un organisme sous la tutelle du ministère de l’Agriculture. Dans le cas présent , en 2012, il aura mené l’établissement du classement qui vit Angélus recevoir la plus haute distinction : Grand cru de classé A. Ce qui n’est pas de la petite bière : une telle reconnaissance suscite une plus-value pour le foncier de l’ordre de 200 millions d’€ selon Isabelle Saporta.

Dans son enquête à charge, Isabelle Saporta présente Hubert de Boüard usant d’influence pour que le classement lui soit favorable : « Cette accession au sommet, il l’a savamment planifiée en faisant main basse sur le classement des vins de Saint-Emilion ». Et de préciser : « Pour réussir son coup, il faut d’abord s’assurer le contrôle de tous les lieux où peut se décider le classement. Et ça tombe bien parce qu’Hubert est un sacré cumulard. (...) Personne n’est dupe. Quand Hubert ordonne au syndicat, tout le monde s’exécute. (...). C’est donc dans ce cadre propice que s’est inscrit Hubert de Boüard pour créer son classement. Cet homme à la phénoménale capacité de travail, semble-t-il, est tout à la fois membre du comité régional de l’INAO, membre du Comité national de ce même organisme et, un détail, exploitant de son propre domaine. En clair, il contrôle Bordeaux au niveau local et a également la main au niveau national. »

Ce 9 juin, le procès pour diffamation a été dominé par un débat plus délicat pour le plaignant : Hubert de Boüard a-t-il usé de son influence au sein de l’INAO afin que les critères du classement qui ont été retenus lui soient favorables ? Deux éléments sont venus troubler la virginité du plaignant. Tout d’abord un compte rendu d’une réunion de la commission en charge d’établir le classement en date du 23 mai 2011 alors que cette commission sera officiellement nommée le 16 juin. Autre point de discussion, la participation ou pas d’Hubert de Boüard aux votes du comité national de l’INAO pour les questions relatives à Saint-Emilion, autrement dit était-il à la fois juge et partie ?

« Le comité national est un club, on se connaît, on se fréquente en famille »

À la barre des témoins défilèrent des fonctionnaires ou affiliés afin d’éclairer le tribunal sur le fonctionnement de l’INAO. Tout d’abord, Jacques Berthomeau. Cet ancien haut fonctionnaire qui a travaillé auprès de Michel Rocard se présente comme un « témoin privilégié de la vie de l’INAO ». Et il a des mots sévères pour cet organisme censé défendre la qualité et donc le consommateur : « Le comité national est un club, on se connaît, on se fréquente en famille. » « L’INAO n’est qu’une chambre d’enregistrement, les décisions se prennent ailleurs. » Cette déclaration intrigue la juge : « Mais où se prennent-elles dans ce cas ? » « Comme souvent savent faire les hommes... Je ne suis plus fonctionnaire mais j’ai toujours mon devoir de réserve », répond en demi-teinte l’ancien fonctionnaire rocardien.

Les deux autres témoins cités par la partie civile sont venus de façon presque candide confirmer cet entre-soi. Tout d’abord Robert Tinlot, de la Commission de classement des Grands crus classés de Saint-Emilion et ancien directeur de l’OIV (Organisation internationale de la vigne et du vin). Si au départ il défend l’intégrité de l’INAO, très vite on se rend compte que les qualités du vin ont peu d’importance dans le classement et ce qui compte est l’intérêt économique, les marchés à l’export. Pour lui c’est une évidence, « on classe des entreprises et non des vins ». Mais surtout suite à la pantalonnade du précédent classement, « il ne faut pas ternir cette image (l’image de Saint-Emilion) ». Il reconnaît des conflits d’intérêts, qu’il appelle pudiquement « intérêts croisés ».

À son tour, s’avance Christian Paly président du Comité national des AOC vins de l’Inao. Son témoignage va tourner à la caricature du fonctionnement de l’INAO. L’amusement gagne en effet la salle lorsque la juge relève ses incohérences, tentant de couvrir le propriétaire d’Angélus. À la question de savoir si cela ne le dérange pas que son fils fasse un stage à Angélus, il n’y voit rien à redire : « Je fais comme des millions de Français, je pistonne mon fils. C’est normal. » Il est presque surpris qu’on lui en fasse la remarque et n’y voit aucun conflit d’intérêts. L’INAO fonctionne de cette façon depuis sa création.

Après une audience marathon de sept heures, Isabelle Saporta résume ses passes d’armes par une formule lapidaire : « C’est la France de l’entre-soi, du renvoi d’ascenseur. La France rance. La France dont on ne veut pas. »

Rendu du jugement le 22 septembre 2016. Une chose est certaine à l’issue de ce procès provoqué par un notable du vino business, l’éthique professionnelle relève de la piquette. Des réformes s’imposent, à commencer par le nettoyage de ces écuries d’Augias que sont l’INAO. Tout comme la nécessité d’une réforme des classements aux critères aberrants dont celui de Saint-Emilion est exemplaire par son absurdité et son opacité. Opacité des critères d’attribution qui peut détruire des hommes comme Hubert Boidron de Corbin-Michotte dont le château fut déclassé ou qui peut en enrichir d’autres, par valorisation du foncier, comme le propriétaire d’Angélus, Hubert de Boüard.


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